Le miroir de la gare de Namur

— Tu comptes encore rester plantée là longtemps, Fabienne ?

La voix de mon frère, Luc, me ramène brutalement à la réalité. Je suis devant le grand miroir de la salle d’attente de la gare de Namur, hypnotisée par mon reflet. Il est 7h12, le train pour Bruxelles est en retard, comme d’habitude. Je me tourne vers Luc, qui tapote nerveusement son téléphone. Il a toujours été impatient, surtout depuis que maman est tombée malade.

— Je… Je regardais juste, dis-je, la gorge serrée.

Il lève les yeux au ciel. — Arrête de te prendre la tête, Fabienne. On a tous des rides, c’est la vie.

Mais ce n’est pas les rides qui me préoccupent. C’est cette femme, assise en face de moi, qui me trouble. Elle porte un manteau bleu marine, les cheveux courts, poivre et sel. Elle a mon âge, peut-être un an de plus. Et pourtant, elle me semble… tellement plus vieille. Ou est-ce moi qui refuse de voir la vérité ?

Je détourne les yeux, mal à l’aise. Depuis que papa est parti, il y a deux ans, tout me semble plus lourd. Maman ne parle presque plus, Luc s’est enfermé dans son boulot à la commune, et moi… moi, je me débats avec mes souvenirs, mes regrets, et cette peur sourde de vieillir seule.

Le haut-parleur grésille. « Le train IC à destination de Bruxelles-Midi aura un retard indéterminé. »

Luc soupire. — C’est pas possible, encore !

Je souris faiblement. — On dirait que la SNCB veut nous faire réfléchir à notre vie, hein ?

Il ne répond pas. Il pianote, envoie un message à sa femme, Sophie. Ils se disputent tout le temps, surtout à propos de leur fils, Maxime, qui a décidé de ne pas aller à l’université. « Un gâchis », dit Luc. Moi, je comprends Maxime. La vie, ce n’est pas que des diplômes et des horaires de train.

Je repense à la femme en bleu. Elle me regarde, elle aussi. Nos regards se croisent. Un instant, j’ai envie de lui parler, de lui demander : « Est-ce que vous aussi, vous avez peur de ce que vous voyez dans le miroir ? » Mais je me tais. En Belgique, on ne parle pas à des inconnus dans les gares. On attend, on observe, on juge en silence.

Le téléphone de Luc vibre. Il grogne. — Sophie encore. Elle veut savoir si je peux passer chercher Maxime après l’école. Comme si je n’avais que ça à faire !

Je sens la colère monter en lui. — Tu pourrais lui répondre gentiment, tu sais. Elle fait ce qu’elle peut.

Il me lance un regard noir. — Tu prends toujours son parti, toi. C’est facile, t’as pas de famille à gérer.

Je me mords la lèvre. C’est vrai, je n’ai pas d’enfants. J’ai eu des amours, des histoires, mais rien de solide. À 48 ans, je vis seule dans un petit appartement à Jambes, avec un chat qui s’appelle Maurice. Maman dit que je finirai vieille fille. Parfois, je me dis qu’elle a raison.

La femme en bleu se lève. Elle s’approche du distributeur de café. Je la regarde, fascinée. Elle marche lentement, comme si chaque pas lui coûtait. Est-ce que moi aussi, j’ai cette démarche fatiguée ?

Luc me tire de mes pensées. — Tu viens, on va s’asseoir ailleurs. J’en peux plus de cette odeur de croissants rassis.

On change de banc. Je regarde les gens autour de nous. Un jeune homme en costume, une vieille dame avec un chapeau violet, deux adolescentes qui rient trop fort. Chacun dans sa bulle, chacun avec ses secrets.

— Tu te souviens de papa, quand il venait nous chercher ici ? demande Luc soudain.

Je hoche la tête. — Il râlait toujours contre les retards, mais il avait toujours une gaufre pour nous.

Luc sourit, un vrai sourire, rare chez lui. — Il me manque, tu sais.

Je pose ma main sur la sienne. — À moi aussi.

Un silence. Puis il reprend : — Tu crois qu’on vieillit bien, nous ?

La question me prend de court. — Je ne sais pas. Parfois, j’ai l’impression d’être restée coincée à 30 ans. Et puis, je me vois dans le miroir…

Il rit, amer. — On ne peut pas lutter contre le temps, Fabienne. Faut juste apprendre à l’accepter.

Je voudrais le croire. Mais comment accepter de voir sa mère dépérir, son frère s’aigrir, et soi-même devenir une étrangère dans son propre corps ?

Le train arrive enfin. On monte, Luc devant, moi derrière. Je m’installe près de la fenêtre. La femme en bleu est dans le même wagon, deux rangées devant. Je la regarde, encore. Elle sort un livre, met ses lunettes. Ses mains tremblent un peu.

Le contrôleur passe. — Vos billets, s’il vous plaît.

Je tends mon abonnement. Il me sourit. — Vous allez à Bruxelles pour le travail ?

— Non, pour voir un médecin avec ma mère. Elle est malade.

Il baisse les yeux. — Bon courage, madame.

Je le remercie, émue. Parfois, un mot gentil suffit à faire craquer la carapace.

Le train file à travers la campagne wallonne. Les champs, les maisons en briques rouges, les vaches qui broutent. Tout semble paisible, mais à l’intérieur, c’est la tempête.

Luc s’endort. Je regarde la femme en bleu. Elle lève les yeux, me sourit. Cette fois, je me lance.

— Excusez-moi…

Elle sursaute, surprise. — Oui ?

— Je… Je voulais juste vous dire que… vous me rappelez quelqu’un. Ma tante, en fait. Elle avait la même façon de lire, la même élégance.

Elle rit doucement. — Merci, c’est gentil. On me dit souvent que j’ai l’air sévère, mais je ne mords pas, vous savez.

Je souris. — Moi non plus.

Un silence complice. Puis elle demande : — Vous allez à Bruxelles pour le travail ?

— Non, pour accompagner mon frère et ma mère à l’hôpital.

Son regard s’adoucit. — Je comprends. J’y vais aussi, pour mon mari. Il a un cancer.

Je sens mes yeux piquer. — C’est dur, hein ?

Elle hoche la tête. — On ne s’y habitue jamais. Mais on fait semblant, pour les autres.

Je voudrais lui dire que j’ai peur, que je me sens vieille, inutile, dépassée. Mais je me tais. On partage un sourire triste, puis elle retourne à son livre.

Le train ralentit. Bruxelles approche. Luc se réveille, grognon. — On y est presque.

Je regarde une dernière fois la femme en bleu. Elle descend avant nous, disparaît dans la foule. Je sens un vide, comme si j’avais perdu une amie.

À l’hôpital, maman dort. Luc s’énerve avec les infirmières. Je m’assieds près du lit, je prends la main de maman. Sa peau est fine, transparente. Je me revois petite, courant dans le jardin de notre maison à Dinant, maman qui rit, papa qui nous appelle pour le goûter.

Je pleure en silence. Je pense à la femme en bleu, à Luc, à Maxime, à tous ces gens qui vieillissent, qui souffrent, qui espèrent encore. Est-ce que je suis la seule à avoir peur de disparaître sans laisser de trace ?

Le soir, dans le train du retour, Luc dort encore. Je regarde mon reflet dans la vitre. Je me vois, fatiguée, mais vivante. Peut-être que vieillir, ce n’est pas perdre, mais apprendre à aimer autrement.

Et vous, dites-moi… Est-ce que vous aussi, parfois, vous avez peur de ce que vous voyez dans le miroir ? Ou est-ce juste moi qui me pose trop de questions ?