Une histoire d’un seul amour
— Tu vas encore rester couchée toute la journée, maman ?
La voix de mon fils, Laurent, résonne dans le couloir, sèche, presque agacée. Je serre la couverture contre moi, tentant d’ignorer la douleur qui pulse dans mes jambes. La neige tombe dru sur Namur, recouvrant la ville d’un silence ouaté, mais à l’intérieur de mon appartement, la tension est palpable.
— Je ne me sens pas bien aujourd’hui, Laurent. J’ai pris mes médicaments, mais…
Il soupire, fort, pour que je l’entende. Depuis qu’il est revenu vivre chez moi après son divorce, la maison est trop petite pour nos deux solitudes. Il claque la porte de la cuisine. J’entends le bruit du percolateur, l’odeur du café qui se répand, familière, presque rassurante. Mais rien n’apaise cette boule dans ma gorge.
Je ferme les yeux. Les souvenirs affluent, plus vifs que jamais. Il y a cinquante ans, j’étais une jeune fille insouciante, amoureuse d’un garçon de Liège, Arnaud. Nous nous étions rencontrés lors d’un bal à Dinant. Il avait ce sourire, ce regard franc qui me faisait tout oublier. Mais mes parents, des gens simples, n’ont jamais accepté qu’il soit wallon alors que nous étions de Namur. « On ne mélange pas les familles, Véronique », répétait ma mère, les lèvres pincées. J’ai obéi, comme toujours. J’ai épousé Jean-Pierre, un homme bon, travailleur, mais je n’ai jamais oublié Arnaud.
— Tu veux du café ?
La voix de Laurent me ramène au présent. Il se tient dans l’embrasure de la porte, tasse à la main, les yeux cernés. Je hoche la tête. Il pose la tasse sur la table basse, s’assied en face de moi. Son regard se pose sur mes mains tremblantes.
— Tu devrais sortir un peu, voir des gens. Depuis que papa est parti, tu te laisses aller.
Je détourne les yeux. Jean-Pierre est mort il y a trois ans, d’un cancer fulgurant. Depuis, la maison est trop grande, trop vide. Laurent croit que je me laisse dépérir, mais il ne comprend pas. Il ne sait pas ce que c’est, de vivre avec des regrets.
— Tu sais, maman, j’ai reçu un message de Sophie. Elle voudrait passer te voir.
Sophie, ma petite-fille, la seule lumière dans ma vie. Elle vit à Bruxelles maintenant, étudiante en médecine. Je souris faiblement.
— Dis-lui de venir quand elle veut.
Laurent se lève, attrape son manteau.
— Je vais faire des courses. Tu as besoin de quelque chose ?
Je secoue la tête. Il claque la porte derrière lui. Le silence retombe. Je me lève péniblement, traînant mes jambes jusqu’à la fenêtre. La neige continue de tomber, recouvrant les traces du passé. Je repense à Arnaud. Où est-il aujourd’hui ? Est-il heureux ? A-t-il pensé à moi, parfois, dans le silence de ses nuits ?
Le téléphone sonne, me faisant sursauter. Je décroche, la voix tremblante.
— Allô ?
— Véronique ? C’est moi, Arnaud.
Le temps s’arrête. Je m’assieds, le cœur battant à tout rompre.
— Arnaud ? Mais… comment as-tu eu mon numéro ?
Il rit doucement, cette voix grave que je n’ai jamais oubliée.
— J’ai croisé Sophie à Bruxelles. Elle m’a parlé de toi. Je… Je voulais savoir comment tu allais.
Je sens les larmes monter. Tant d’années, tant de silence. Je voudrais lui dire que je vais bien, que la vie a été douce, mais ce serait mentir.
— Je… Je survis, Arnaud. Et toi ?
Un silence. Puis :
— J’ai eu une belle vie, Véronique. Mais il y a des regrets qui ne s’effacent pas.
Je ferme les yeux. Les souvenirs affluent : nos promenades le long de la Meuse, ses mains chaudes dans les miennes, les promesses murmurées à la tombée du jour.
— Pourquoi tu m’appelles maintenant ?
— Parce que je suis malade, Véronique. Le médecin ne me donne pas beaucoup de temps. Je voulais te revoir, une dernière fois.
Je suffoque. La douleur dans mes jambes n’est rien à côté de celle qui me transperce le cœur.
— Je… Je ne sais pas si je peux, Arnaud. Laurent…
— Je comprends. Mais si tu changes d’avis, je t’attendrai au vieux café de Dinant, samedi prochain. Comme avant.
Il raccroche. Je reste là, le combiné à la main, les larmes coulant sur mes joues. Laurent rentre, les bras chargés de sacs.
— Qu’est-ce qui se passe, maman ?
Je secoue la tête, incapable de parler. Il pose les sacs, s’approche, inquiet.
— Maman, tu me fais peur. Dis-moi ce qu’il y a.
Je prends une grande inspiration.
— Laurent… Tu te souviens d’Arnaud ?
Il fronce les sourcils.
— Le garçon dont tu parlais parfois ?
J’acquiesce.
— Il m’a appelée. Il est malade. Il veut me revoir.
Laurent s’assied à côté de moi, silencieux. Je sens sa main sur la mienne.
— Tu veux y aller ?
Je hoche la tête, les larmes aux yeux.
— Mais j’ai peur. Peur de ce que je vais ressentir. Peur de ce que tu vas penser.
Il serre ma main plus fort.
— Maman, tu as toujours fait passer les autres avant toi. Peut-être qu’il est temps de penser à toi, pour une fois.
Je le regarde, surprise. Laurent, si souvent distant, me regarde avec une tendresse nouvelle.
— Je t’accompagnerai, si tu veux.
Le samedi arrive. La neige a fondu, laissant place à une boue grise. Laurent m’aide à monter dans la voiture. Le trajet jusqu’à Dinant est silencieux. Je regarde le paysage défiler, chaque arbre, chaque maison me rappelant un souvenir.
Le vieux café n’a pas changé. Arnaud est là, assis près de la fenêtre. Il a vieilli, bien sûr, mais son sourire est le même. Quand il me voit, il se lève, les yeux brillants.
— Véronique…
Je m’assieds en face de lui. Nous parlons longtemps, de tout, de rien. Il me raconte sa vie, ses enfants, ses petits-enfants. Je lui parle de Jean-Pierre, de Laurent, de Sophie. Mais surtout, nous parlons de nous, de ce qui aurait pu être.
— Tu m’as manqué, Véronique. Toute ma vie, tu m’as manqué.
Je pleure, sans honte. Laurent nous regarde de loin, un sourire triste sur les lèvres.
Quand il est temps de partir, Arnaud me prend la main.
— Merci d’être venue. Je peux partir en paix, maintenant.
Sur le chemin du retour, Laurent me serre dans ses bras.
— Tu as fait ce qu’il fallait, maman.
Je regarde la route, le cœur apaisé. J’ai aimé une seule fois, vraiment. Et même si la vie ne m’a pas permis de vivre cet amour, je sais maintenant que je n’ai pas tout perdu.
Parfois, je me demande : combien d’entre nous vivent avec des regrets, des amours inachevés ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?