Je ne suis rien dans cette maison
— Qui es-tu pour me donner des ordres ici, franchement ?
La voix de Vincent éclata dans la cuisine, cassante, autoritaire. Il se tenait face à la porte du frigo, une canette Jupiler à la main, le regard aussi froid que la bière qu’il venait d’attraper. Je venais à peine de déposer la cuillère dans le pot de soupe bouillonnante que mes mains se sont mises à trembler. La louche a cogné contre le bord de la cocotte, un son insignifiant mais qui, ce soir-là, m’a paru aussi fort qu’une gifle.
— Rien ? — ai-je murmuré, la gorge serrée. — Je… Tu trouves vraiment que je ne suis rien ici ?
Il a levé les yeux au ciel, agacé. Il a ouvert sa canette d’un geste sec, faisant gicler un peu de mousse sur le carrelage. « Halina, tout ce que tu fais, c’est te plaindre ou t’occuper des mômes. Tu comprends rien à mes galères au boulot. Alors viens pas m’imposer tes menus ou ton planning, ok ? »
Ma fille, Mathilde, m’a jeté un coup d’œil inquiet de son coin, juste à côté du buffet où elle feignait de finir ses devoirs. Mon cœur battait si fort que j’étais sûre qu’elle l’entendait. J’ai ravalé mes larmes, comme je l’ai toujours fait depuis vingt ans.
Cette scène s’est répétée tant de soirs. Les murs de notre petite maison à Outremeuse résonnaient souvent des mêmes mots, les mêmes silences lourds, la même odeur de soupe au poulet et de pain frais.
Je m’appelle Halina Loncin, j’ai 44 ans, et malgré le prénom d’une grand-mère, je me demande si je suis vraiment devenue invisible pour l’homme qui partageait mon lit, à côté de la Meuse, dans cette ville où je croyais trouver mieux que mon enfance dans la campagne namuroise. Mais non. Ce soir, ces mots, « tu n’es rien », me traversaient comme une rafale de vent d’hiver sur la place Saint-Lambert.
Silencieusement, j’ai fini la soupe et mis la table. Vincent avait allumé la télé, volume écrasant, pour noyer la discussion. Ma voix, en dedans, hurlait encore. Mais j’ai souri à Mathilde. J’ai appelé Lucas, mon aîné, qui descendait les escaliers, casque sur les oreilles. « À table ! »
Le repas a été tendu. Vincent râlait sur son nouveau chef, un flamand « arrogant » de son usine à Seraing. Il évoquait la chaleur, les horaires, les soucis : « Tu sais pas ce que c’est d’être coincé sur une chaîne dix heures par jour. » J’aurais aimé dire : « Tu sais pas ce que c’est d’enchaîner lessives, repas, courses, devoirs, factures, avec tes reproches en plus ! » Mais mon courage s’évaporait toujours devant lui. J’étais ce fantôme entre les casseroles et les draps, silencieuse, appliquée, effacée.
La nuit, j’ai dormi peu. J’entends encore la voix de ma mère, à Ohey, qui me disait un dimanche : « Tu sais, à force de faire passer les autres avant, tu finis par te perdre. » Je croyais qu’à Liège rien de tout cela ne m’arriverait. Et pourtant…
Le lendemain matin, Vincent avait déjà filé travailler. Je restais seule avec ma honte et mes questions. J’ai croisé Madame Helsen en portant les poubelles. Elle, toujours digne malgré sa hanche, m’a souri : « Ça va, Halina ? Ça fait une mine… » J’ai eu un haussement d’épaules. « Oh, la fatigue, le train-train… »
Mais c’est en allant chercher du pain à la boulangerie de la rue Grétry que j’ai vu l’ancienne collègue de l’Entraide, Nathalie, que je n’avais plus vue depuis ma grossesse il y a quatorze ans. Elle a sauté sur l’occasion : « Halina ! Tu ne travailles plus avec les enfants ? Quel dommage ! T’étais si douée. »
J’ai bafouillé. Oui, j’avais aimé ce boulot. Mais comment le dire ? Que Vincent n’en avait jamais voulu ; que « tant que les enfants sont petits, une mère doit être là ». Qu’il voyait mon salaire comme un caprice. Que chaque projet professionnel avortait devant ses reproches ou le regard des voisins. Finalement, j’ai souri tristement, murmuré « la vie, tu sais ».
De retour à la maison, j’ai retrouvé la routine : lessive, repassage, cafetière, coup de fil à tante Marie pour la rassurer après sa visite à la clinique universitaire. Puis mes pensées m’ont assénée. J’ai relu mille fois ce SMS de Vincent la veille : « Pas cherché la merde ce soir, suis crevé. » Il était si facile de tout faire reposer sur la fatigue, la pression.
Le vrai problème, c’est que je me sentais vide. Oui, j’avais construit cette maison, ces enfants, ce quotidien, mais à force de m’effacer, d’accepter les piques, de céder sur tout, j’avais disparu moi-même. J’enviais parfois, amèrement, mes voisines wallonnes qui partaient bosser, sortaient pour l’apéro le vendredi.
Le vendredi soir, Lucas est rentré plus tard que d’habitude. Il avait un bleu au bras. Je me suis inquiétée, mais il a éludé : « Chicanerie avec Steve au foot, c’est rien, m’man… » Mais son regard fuyant m’a rappelé mes propres fuites. Qu’est-ce que je leur apprenais, finalement, à mes enfants ? Que leurs désirs, leurs voix, devaient toujours passer après ceux des autres ?
Ce week-end-là, nous sommes allés au marché, Vincent voulait des boulets à la sauce lapin « comme à la vraie Liégeoise ». Pendant qu’il râlait sur le prix des tomates, j’ai eu un flash. J’ai vu une femme, notre voisine, Sarah Dupont de l’autre côté de la rue, séparée depuis trois ans, rigoler avec des copines, libre. Et si j’osais lui parler ?
Un soir, après une dispute — Vincent avait oublié l’anniversaire de Mathilde, comme chaque année — j’étais au bord des larmes, tenant l’assiette de gâteau raté. J’ai dit, presque trop fort : « Pourquoi tu ne veux jamais parler de ce qui ne va pas ? »
Il a hurlé, moi aussi, les enfants sont remontés se cacher. La porte d’entrée a claqué. Je suis restée seule, la lumière crue de la cuisine sur ma solitude. À ce moment précis, quelque chose a craqué en moi. Ça ne pouvait plus continuer comme ça.
Quelques jours plus tard, j’ai invité Sarah à prendre un café. Sa voix douce, mais déterminée, résonnait différemment : « Tu n’es pas obligée de tout subir. Tu veux pas venir jeudi avec moi, à la Maison des Femmes, à Jonfosse ? On y parle, on rigole, et tu repars rechargée, crois-moi. »
J’ai hésité, rongée par la peur de décevoir tout le monde, et puis j’y suis allée. J’ai respiré un autre air. Entendu d’autres femmes, des histoires bien pires parfois, parfois semblables. Je n’étais pas folle, ni la seule à m’oublier dans l’ombre d’un homme. Une phrase de Fabienne, animatrice, m’est restée : « On n’est pas condamnées à disparaître derrière l’épicerie, le repassage ou les cris. On a le droit d’exister. »
Ce soir-là, j’ai pris conscience que ma vie, même brisée, valait plus que ces insultes, ces silences.
J’aimerais vous dire que tout s’est arrangé ; ce serait mentir. Vincent n’a pas compris, il a crié. Les enfants ont eu peur. Mais j’ai tenu bon. Un soir, j’ai dit « stop » : « Je ne suis pas rien. Je suis Halina Loncin. »
Aujourd’hui, je regarde les quais de la Meuse, et je sens l’air frais contre mes joues après une réunion de la Maison des Femmes. Je réapprends la joie, la dignité. Mes enfants me regardent autrement. Je ne sais pas où tout cela me mènera, mais je sais une chose : je ne laisserai plus personne m’effacer.
Est-ce que d’autres se sentent parfois aussi invisibles chez eux ? Jusqu’où croyez-vous qu’on doive aller pour se retrouver soi-même… et à quel prix ?