«Je n’ai jamais été une vraie mamy pour ma petite-fille, et maintenant c’est ma faute ?» — Confession d’une belle-mère wallonne

— Nicole, faut qu’on parle.

La voix de mon fils, Olivier, tremble dans mon combiné comme l’orage qui gronde derrière les vitres de ma petite maison à Liège. Ce soir, la pluie bat les pavés comme mon cœur bat contre ma poitrine. Je lâche la tasse de café que j’essayais de porter à mes lèvres, et le liquide s’échappe, noir sur la nappe en dentelle, cadeau de ma propre mère, disparue depuis des années.

— Maman… dit-il encore, hésitant. Anna doit reprendre le travail la semaine prochaine, chez Mithra, tu sais. Alors voilà, on s’est dit… Si tu pouvais garder Lucie, eh bien, ça nous sauverait.

Je closes un instant les yeux, étourdies par tant de paradoxes. Ce même Olivier qui, durant six longues années, me regardait comme une étrangère, n’osant presque plus m’embrasser devant sa femme. Sa femme, Anna, dont la politesse glacée a toujours caché une distance douloureuse. Je ne l’ai jamais comprise, et elle ne s’est jamais vraiment ouverte à moi, préférant inviter sa propre mère aux anniversaires, bien que la mienne soit à Bruxelles et moi à deux pas.

Chaque Noël, chaque anniversaire, Anna trouvait une excuse : « On préfère rester en petit comité… » ou encore « On ira chez les parents d’Anna cette année, c’est plus simple avec Lucie. » Et mon fils, écartelé, me promettait « une autre fois, Maman ». Mais ces autres fois ne sont jamais venues.

Alors, la petite Lucie a grandi sans vraiment me connaître. Je n’étais que la mamy du dimanche, celle des cartes et des chocolats, des visites rapides, supervisées, comme une infirmière qui surveille ses doses. Je voyais dans les yeux de ma petite-fille un brin de curiosité, mais aussi ce flou caractéristique des enfants à qui l’on n’a pas appris à aimer.

Ce soir, la demande d’Olivier résonne dans ma poitrine, comme une gifle mais aussi, je dois l’avouer, comme une renaissance. Soudain, j’existe.

Mais je ne peux m’empêcher de sentir l’amertume remonter, poignante, irrépressible. Comment pardonner six ans d’exclusion ? Pourquoi devrais-je tout accepter maintenant, simplement parce qu’ils ont besoin de moi ?

— Tu ne trouves pas ça un peu… soudain ? lancé-je, la voix étrange à mes propres oreilles. Vous avez toujours été si… indépendants. Je croyais que tu préférais la crèche.

Un long silence. J’imagine mon fils, dans son salon trop moderne à Embourg, une main sur la nuque, l’autre triturant ses lunettes comme il faisait enfant. J’aurais voulu le prendre dans mes bras, mais aujourd’hui, il me paraît infiniment lointain.

— Maman, Anna… ça ne s’est jamais bien passé, je sais. Mais je t’assure, c’est pour Lucie. On veut qu’elle soit avec quelqu’un de confiance… C’est juste, tu comprends, la vie est compliquée.

La vie, oui. Voilà six ans que ma vie n’est que solitude et cabossures ; les après-midi devant la télévision, mes promenades sur la Meuse, seule, le regard vide, guettant la chance d’apercevoir une poussette qui pourrait être la leur. Mais ce n’était jamais eux.

— Nicole, t’es toujours là ?

— Oui, je suis là…

Après avoir raccroché, je reste assise longtemps. Je pense à mon mari, Fabien, disparu trop tôt, lui qui rêvait d’une grande famille unie. Je repense à notre mariage à la basilique Saint-Martin, à la liesse, au bruit des verres qui trinquent. Où est passé ce bonheur-là ?

Je me revois, ensuite, à l’hôpital de la Citadelle, le jour de la naissance de Lucie. J’avais apporté un petit gilet en laine, tricoté de mes mains. Anna m’a remerciée poliment puis l’a rangé hors de portée, préférant les cadeaux importés d’Allemagne de sa propre mère. J’étais de trop, toujours de trop, même dans la chambre de ma petite-fille. J’ai pleuré ce jour-là, en silence, dans le parking en béton qui sentait le froid et le renfermé.

Cette tristesse-là ne m’a plus quittée.

* * *

Le lendemain, Anna arrive avec Lucie, un lundi matin gris perle. Elle ne franchit ma porte qu’avec effort, flanquée de sacs, de consignes précises : « Elle n’aime pas le lait de vache, il vaut mieux éviter le pain blanc. Et surtout, pas d’écran avant seize heures. » Je prends note, les joues rouges, essayant de me persuader que ce n’est que de l’amour. Mais à chaque phrase, je sens une frontière invisible entre elle et moi.

— Merci de le faire, Nicole, vraiment. On n’a pas eu le choix… ajoute Anna, sur le pas de la porte.

Pas eu le choix. Toujours ce sentiment de n’être qu’un recours désespéré, comme une dernière carte jouée dans une partie déjà perdue d’avance.

Lucie, cinq ans et demi, me regarde. Elle tient à la main un doudou singe. J’ose :

— Tu veux m’aider à préparer des gaufres ?

Elle hoche à peine la tête, s’accrochant à sa peluche. Au début, elle me parle très peu. Je sens son regard sur moi, pesant, interrogateur. Au fil des heures, je découvre une petite fille discrète, fragile comme du cristal. Petit à petit, l’enfant s’ouvre, rit lorsqu’on chante « Le petit vin blanc » dans la cuisine, ou lorsqu’on nourrit les pigeons Place Saint-Lambert.

Chaque soir, quand Olivier ou Anna viennent la récupérer, cette chaleur, que je croyais oubliée, s’éteint sur le pas de la porte. Anna vérifie la liste, demande si Lucie a mangé bio, jetant des coups d’œil à la moindre miette sur la table. Je me mords les lèvres.

Un soir, alors que j’essaie d’expliquer à Olivier combien ça me fait mal, il me coupe :

— Maman, tu sais qu’Anna a du mal à faire confiance. Elle a eu une enfance difficile, son père est parti jeune…

Toujours une justification, jamais une main tendue. Peut-on tout excuser ?

Un mardi soir, après deux semaines comme « baby-sitter », une dispute éclate. Anna veut imposer une nouvelle nounou bilingue néerlandais-français pour préparer Lucie à l’école européenne. C’est Lucie elle-même qui s’y oppose, s’accrochant à mon cou :

— J’veux rester chez mamy Nicole !

Je frémis, car pour la première fois, j’entends ce mot sortir de sa bouche, chargé d’émotion vraie. Olivier et Anna sont déstabilisés. Une tension glaciale soude l’air.

Après leur départ précipité, je sanglote, perdue. Pourquoi ai-je le sentiment de voler un moment qui ne m’a jamais appartenu ?

* * *

La troisième semaine, la situation atteint un paroxysme. Anna arrive plus tôt, les yeux rougis.

— Nicole… je crois que ça ne va pas le faire. On a besoin de plus de structure, tu comprends…

Je ne réponds pas. Je regarde Lucie, qui serre ma main.

Ce soir-là, je tourne longtemps dans mon salon. Au bout de quelques jours, Olivier m’appelle. Il voudrait que je passe, « qu’on discute calmement ». Je me rends chez eux, la boule au ventre. Eux, le couple bien sous tous rapports, leur cuisine Ikea, les photos de vacances à Ostende. Anna ne me regarde pas.

— On sait que t’as fait de ton mieux, commence Olivier. Mais Anna préfère vraiment qu’on teste une autre solution.

— C’est donc moi ? Je suis le problème ?

Un silence gêné. Anna détourne les yeux. Olivier soupire :

— Maman… c’est compliqué.

La réunion se termine en malaise. Lucie me serre dans ses bras avant de partir, un vrai câlin, lourd de tout ce qui n’a pas été et qui, peut-être, ne sera jamais. Sur le chemin du retour, la nuit grandit sur Liège. Je repense à ma mère, qui habitait à cinq rues de là et qui était la reine de nos réunions de famille. Sommes-nous condamnés à reproduire les douleurs de nos parents ?

Cela fait maintenant plusieurs semaines que je n’ai plus de nouvelles. Parfois, j’aperçois Anna croiser l’appartement qui donne sur la rue des Guillemins, pressée, Lucie à la main. Elle détourne la tête. Mon téléphone reste silencieux. Je continue de préparer des gaufres, seule. J’en garde une part, toujours, au cas où Lucie reviendrait.

Mais le silence est plus amer que la solitude.

Je me demande : qu’aurais-je pu faire différemment ? Est-ce donc la faute des mères si les familles se brisent, ou sommes-nous simplement, dans cette Belgique fragmentée, les victimes silencieuses d’un temps trop pressé pour permettre l’amour ?