Sous le ciel lourd de Liège : confession d’une enfance brisée (Belgique)
— Tu vas encore rester plantée là ?! Dépêche-toi, Julie, je n’ai pas que ça à faire ! cria Monique, d’une voix tranchante qui résonna jusqu’au fond de ma poitrine, alors que je peinais à enfiler mes chaussures d’école dans l’entrée sombre de l’appartement.
J’aurais voulu disparaître dans le vieux tapis râpé de l’immeuble rue Sainte-Marguerite, là où l’odeur de café rance et d’humidité empestait mes matins depuis presque un an. Il y a un an – un siècle, il m’aurait semblé dans le vacarme de mes souvenirs – j’habitais encore chez mon père, à Grâce-Hollogne, une petite maison derrière l’usine sidérurgique, où le parfum de mes rêves n’était pas encore souillé par la peur. Ma mère s’appelait Cécile. Elle est morte dans un accident de voiture sur la route de Namur quand j’avais huit ans.
Papa et moi, on s’accrochait l’un à l’autre comme deux naufragés, jusqu’au soir où il a dit :
— Julie, je… Je dois partir travailler à Bruxelles. C’est compliqué. Tu sais, la vie… Je reviendrai…
Il n’est jamais revenu, ni pour mes anniversaires, ni pour les Noëls où je collais mon nez contre la fenêtre, espérant reconnaître son vieille Opel bleue dans les phares des voitures au loin.
La première nuit à l’orphelinat Sainte-Anne, je me suis juré de ne jamais pleurer devant les autres filles. Mais la nuit apporte des faiblesses animales. Le drap rêche grattait ma joue, la lune projetait son œil blanc sur mes cauchemars. J’entendais les sanglots d’Inès, la gamine de Verviers dans le lit à côté, et je tremblais de ne pas savoir ce qu’on devenait, ici, quand on devenait invisible.
C’est Monique qui m’a sortie de cet endroit. Elle aussi, on aurait dit qu’elle voulait sauver les apparences, ou peut-être, se prouver qu’elle était meilleure mère que toutes les autres femmes du quartier. Monique, c’était la nouvelle compagne de mon père depuis six mois. Elle m’appelait « la petite », jamais Julie. Elle disait à ses copines du bowling de la rue des Guillemins que j’étais sensible, un peu bizarre, « difficile depuis la mort de sa vraie mère ».
Dans sa cuisine qui sentait la javel et le chou, elle m’a regardé droit dans les yeux, son visage durci par les ans :
— Ici, c’est pas un hôtel. Tu fais ta part, comme tout le monde. Et pas question d’écouter tes musiques de sauvage. Compris ?
Je hochais la tête. Ce n’est pas moi qui allais pleurer la nuit, cette fois…
Je me rappelle une soirée de janvier, un an après le départ de papa. Il faisait noir dehors, la Meuse semblait recracher les fantômes du passé. Je grattais la moquette de ma chambre, cherchant une perle tombée d’un bracelet que Cécile m’avait fait. Monique barguignait avec son fils, Olivier, dans la cuisine :
— Elle ne fait rien, cette gamine. Qu’est-ce qu’on va en faire ?
— Elle est paumée, laisse lui le temps…
— Le temps, ici, ça coûte cher. Surtout depuis que son père ne paie plus rien.
Je me suis promis de réussir mon contrôle d’histoire. Sans doute pour que quelqu’un, dans cette ville, soit fier de moi? Mais lors du conseil de classe, Monsieur Gérard, le prof principal, a appelé Monique :
— Julie montre de la bonne volonté, mais elle n’a pas toujours ses affaires. Est-ce qu’elle a reçu du matériel scolaire cette année ?
J’ai vu le regard blessant de Monique, en rentrant ce soir-là. Je savais ce que ça voulait dire. Pas de dessert, pas de temps d’écran, « va faire la vaisselle, et pas un mot! ». Olivier, lui, avait le droit à tout, même une trottinette électrique planquée dans l’armoire de la cave. J’ai compris très vite dans cette famille belge-là, la hiérarchie était plus dure que dans les romans de Pierre Lemaitre.
Mais parfois, j’imaginais mon père qui, à Bruxelles, pensait à moi. Je me répétais les numéros de téléphone dans ma tête. Un soir, la sonnette a retenti :
— Y’a une lettre pour toi, la petite !
Monique a jeté l’enveloppe sur la table. L’écriture tremblait. « Ma Juju… Pardonne-moi. Je suis perdu. J’espère revenir vite. Garde espoir. Papa. »
J’ai pleuré, pour la première fois depuis l’orphelinat. Pas de rage, juste une absence, une forme vide à l’intérieur.
Olivier me regardait parfois avec un mélange de pitié et de mépris. Un soir, il m’a tendu une part de tarte frangipane :
— T’inquiète, Monique est dure avec tout le monde…
— Mais moi, je n’ai plus personne…
— Si, moi je te comprends, un peu.
On s’est mis à discuter les soirs d’orage, alors qu’au loin, le clocher de Sainte-Marguerite sonnait dix coups. Il me racontait ses galères au foot, ses rêves d’échanger Liège pour la mer du Nord. Dans cette complicité fragile, je tenais debout à l’école, évitant les moqueries de candidats-bourgeois qui se moquaient de nos fringues « sans marque ».
Un jour, les services sociaux ont débarqué. Monique n’a rien vu venir. Ils voulaient savoir si j’allais bien.
— Oui, ça va, j’ai tout ce qu’il faut, madame, mentis-je, le corps raide.
Mais madame Lefèbvre, l’assistante sociale, a vu une cicatrice à ma main.
— Tu es sûre ? Tu peux tout me dire, Julie.
Je n’ai pas osé. Par loyauté. Par peur. Par fatigue. Par habitude, sans doute.
Les années ont passé. J’ai grandi, entourée des carillons liégeois, du bruit des camions, et d’un chagrin sourd. Monique vieillissait. Olivier est parti pour Namur : « J’étouffe ici. » J’ai trouvé un job étudiant le samedi au Colruyt, pour ne plus devoir demander de l’argent à personne. Et, après des années de lutte, j’ai reçu une lettre de l’Université de Liège : « Admise en psychologie. »
Monique n’a rien dit. Elle n’a même pas levé la tête du journal.
Un soir, avant de partir pour toujours, j’ai frappé à sa porte :
— Merci… Pour tout, soufflai-je, même si la gratitude sonnait faux.
Elle m’a répondu d’un air las :
— C’est la vie, hein. Faut avancer. Chacun porte sa croix…
Aujourd’hui, je croise parfois des mômes du quartier, qui traînent devant l’ancienne boulangerie, et je me demande combien d’entre eux rêvent simplement que quelqu’un prononce leur vrai prénom.
Après tout ça, je me demande souvent : est-ce qu’on décide vraiment de ce qu’on devient, ou bien on ne fait que survivre à ce que la famille nous fait subir ? Et vous, croyez-vous qu’on peut aimer malgré tout ceux qui nous font du mal, simplement parce qu’ils partagent notre sang ?