« C’est moi, Martine, j’ai déposé la demande de divorce. Je veux enfin vivre pour moi. » – Histoire de Liège
« Tu ne peux pas faire ça, maman ! Tu ne peux pas tout foutre en l’air pour… pour toi ? » cria Nolwenn, sa voix brisée de colère, de peur, ou peut-être un peu des deux. Le silence pesait comme une chape de plomb dans la cuisine de notre modeste appartement en plein Outremeuse, à Liège. J’entendais la vieille horloge battant la mesure, égrenant des secondes qui n’allaient plus jamais me rendre mon ancienne vie.
Je passais mes doigts sur les feuilles devant moi, chaque mot tremblait. « Demande officielle de dissolution du mariage, Martine Verviers contre François Pirard. » Je savais que le nom sur le papier, c’était moi. C’est moi qui demandais la fin de cette vie qui me pesait comme un manteau trop lourd, dont j’avais été fière une fois, il y a longtemps, très longtemps. François, mon mari, était dans le salon, à fixer le journal télévisé. Eux, ils parlaient d’élections et de crise politique… Moi, j’attendais une tempête bien plus intime.
Ma mère, Adélaïde, s’était glissée derrière la porte de la cuisine, son chignon gris impeccablement tiré, la bouche pincée. « Martine, tu déraisonnes… On ne fait pas ça ici, pas chez nous. Tu vas tout perdre. »
J’aurais voulu leur dire, à toutes les deux – à mon enfant et à ma propre mère – que je ne faisais pas ça contre elles, ni contre François. C’était pour moi. Aucun mot ne sortit. Je serrai juste plus fort ces papiers, preuve écrite de ma dernière tentative pour exister.
« Tu as quelqu’un d’autre, c’est ça ? » lança Nolwenn, ses yeux verts – les mêmes que ceux de son père – vrillés dans les miens. Mon cœur se serra, honte et douleur mêlées. Non, il n’y avait personne… sauf moi. Moi, que j’avais abandonnée tant d’années pour m’occuper d’eux, de la maison, des comptes, des courses au Delhaize, des lessives du samedi,
et sourires forcés aux repas de famille régionaux où tout le monde semblait plus heureux que moi.
« Il n’y a personne, Nolwenn. Je ne peux juste plus. »
Un silence assourdissant répondit. Puis ma mère : « Tu étais pourtant bien sage, Martine. Il n’y en a plus beaucoup, des femmes comme toi. Ta cousine Carine en a bavé, mais elle est restée, elle. Regarde-toi… Divorcée, tu finiras seule. »
Oh, la solitude, cette bête qui rode et menace depuis des années. Je la côtoyais déjà, sur ce canapé gris, à attendre que la pluie cesse de tomber sur le boulevard. J’étais seule le soir, seule dans ma tête, seule avec un homme que je ne connaissais plus. Même nos disputes étaient devenues tièdes, presque polies. Nous avions élevé Nolwenn et, d’une certaine façon, notre couple s’était effiloché, fil après fil, entre deux factures, un problème de chaudière, ou un rêve oublié de vacances à la mer du Nord.
« Tu me brises le cœur, maman. Vraiment, tu me brises… » souffla Nolwenn avant de monter quatre à quatre les marches qui menaient à sa chambre. J’entendis sa porte claquer. Ma mère se tenait droite, glaciale. Elle lança, d’une voix basse : « Je reste quelques jours, mais après, tu prendras une décision sensée. » Jamais elle n’avait été aussi distante, elle qui passait son temps à m’encourager pour tout, sauf quand il s’agissait de ma propre liberté.
J’allais dans le salon. François leva à peine les yeux de la télévision – un vieux poste aux couleurs passées, cadeau de mariage. « Tu comptes me le dire, ou faut toujours que ce soit les autres qui m’apprennent les choses ? »
Je voulus parler, mais il détourna la tête. J’aurais voulu le secouer, lui demander s’il avait vu mes mains se fissurer à force de tout porter, s’il avait entendu mes rêves s’user en silence. Je me suis contentée d’un murmure : « Je veux divorcer, François. »
Il a haussé les épaules. Un geste, rien de plus, comme on repousse une petite douleur, une goutte d’eau sur la joue. « Fais ce que tu veux. Si t’es plus heureuse ici… »
Et soudain, l’habituelle colère en moi s’est muée en une immense lassitude. Est-ce que c’était tout ? Des années de mariage pour un haussement d’épaules ? J’ai senti la fatigue descendre sur moi, comme un voile, et je ne me suis pas battue. La nuit est tombée sur Liège, le fleuve a coulé sous le pont Kennedy et j’ai pleuré en silence.
Le lendemain, je me suis réveillée bien avant le jour. J’ai entendu le bruit d’un tram, le klaxon d’un camion de livraison. J’ai pris une douche, versé le café dans la vieille cafetière Bodum, et j’ai essayé de me rappeler depuis quand je ne m’étais pas sentie légère. Pas heureuse, juste légère. Je ne m’en souvenais plus.
Nolwenn est descendue dans la cuisine pour partir à l’unif. Elle a fait mine de ne pas me voir, a attrapé sa tartine, jeté un regard assassin à la table et murmuré : « Tu gâches tout, maman. »
J’aurais voulu la serrer dans mes bras. Mais comment expliquer à mon enfant qu’être mère n’efface pas tout le reste ? Que l’amour qu’on porte à ceux qu’on a élevés ne doit pas rimer avec oubli de soi ? J’avais l’impression de marcher entre deux mondes : celui où je restais, soumise aux gestes routiniers, et celui – inconnu, terrifiant – de la solitude choisie.
Je suis restée toute la matinée à la fenêtre, fixant la pluie qui frappait les vitres. Les images du passé défilaient, les samedis de marché à La Batte, Nolwenn sur les épaules de François, les anniversaires dans la maison d’Adélaïde, avec le gâteau au sirop de Liège et les blagues de mon cousin Thierry. Où étais-je, moi, dans tout ça ? Toujours à la périphérie, à servir le café, à veiller à ce que tout file droit, à taire mes envies tordues de partir, juste une semaine, seule, dans un gîte des Ardennes…
Dans l’après-midi, ma sœur Delphine est passée. Delphine, elle, c’était le mouton noir de la famille, jamais mariée, deux enfants de pères différents, et pourtant la joie incarnée. Elle m’a prise dans ses bras avant de sourire, triste : « Enfin, Martine… Ça va aller, tu verras. Il faut du courage pour s’écouter. T’as toujours été la plus forte, tu crois pas ? »
Je n’ai rien répondu. Je me suis contentée de poser la tête sur l’épaule de Delphine, en respirant son parfum de violette et de lessive bon marché. Des années que personne ne m’avait prise ainsi. Même maman, quand j’étais petite, était déjà distante. Avais-je hérité de son armure ?
Les jours suivants furent un enchaînement de scènes pénibles. Ma mère qui, à la salle à manger, évitait de croiser mon regard. François, enfermé dans son mutisme. Et Nolwenn, qui oscillait entre cris et silences, comme si la moindre parole l’irritait. Au travail, chez l’avocat, les collègues chuchotaient. « Encore une qui craque », soufflait la vieille Annie, derrière la machine à café.
Un soir, j’ai trouvé Nolwenn, assise sur les marches, les joues mouillées.
— Tu ne m’aimes plus ? Tu veux vraiment partir ?
Je me suis assise à côté d’elle, tentant de lui attraper la main. Elle a résisté d’abord, puis n’a pas retiré ses doigts. J’ai dit, doucement :
— Ce n’est pas que je ne t’aime plus, Nolwenn. Je veux juste m’aimer aussi, un peu. Est-ce si grave ?
Elle n’a rien répondu, mais je crois qu’elle a compris. Un peu. Nous avons regardé dehors, le soir venu, les lumières oranges du pont, les bruits du quartier, la vie qui continuait, absurde et magnifique, même quand tout semblait se briser.
Plus tard, seule dans le lit conjugal, j’ai ouvert le dossier du divorce. J’ai relu chaque mot, chaque phrase et me suis demandé : ai-je le droit ? Mais surtout : combien de femmes, ici à Liège, en Wallonie, ou ailleurs, s’oublient chaque jour pour survivre à l’opinion des autres ? Vaut-il encore la peine de sacrifier sa vie pour une paix trompeuse, dans une maison sans joie ?
Ai-je vraiment détruit ma famille, ou lui ai-je enfin offert un souffle d’honnêteté ? Dites-moi, et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?