Quand tout a disparu — sans un mot

— Sophie, tu vas où avec cette valise ?
Elle ne répondit pas. J’étais assis, pieds nus sur le vieux carrelage usé de notre petit salon de la rue des Forgerons. La pluie fouettait la vitre, martelait un rythme qui enfonçait chaque silence dans ma poitrine. Je scrutais le fond de ma tasse, le thé commençant à refroidir. J’aurais voulu lui crier mon chagrin, mes regrets, mais les mots restaient coincés, quelque part entre ma gorge serrée et mon estomac noué. La poignée tourna, synonyme de la dernière occasion, celle que je n’ai pas saisie. Deux tours de clé. Sa silhouette disparaissait, fine, raide, décidée. Fin. C’était donc ainsi que cela se termine après dix-huit ans de vie commune. Elle, la valise bleue héritée de sa mère — j’avais toujours détesté sa couleur criarde — et moi, prisonnier d’une routine désormais vidée de tout sens.

À cet instant, je n’ai pas pleuré. En Belgique, on ne pleure pas ; on serre les dents, on avale ses émotions avec un café fort ou une Jupiler en terrasse. Mais, le cœur serré, j’écoutais le silence, ce vrai, qui s’installe quand tout a foutu le camp, même le parfum sur l’oreiller. Le téléphone est resté muet. Pas même un message de ses amis, ni de sa sœur Annick, qui, si honnête et bougonne, n’aurait pas manqué de me reprocher mon incapacité à « parler comme un homme ».

Je n’ai pas bougé. Je voulais rester là, ancré, comme si mon immobilité pouvait retenir les souvenirs, les empêcher de filer hors de l’appartement. Mes mains tremblaient. Je repensais à ces disputes, aux non-dits, à la lassitude qui s’était installée comme une vieille couverture râpeuse dont on ne s’est jamais débarrassés. Sophie m’avait souvent dit, l’air agacé lors de nos dîners aux boulets sauce lapin, que je ne savais jamais ce que je voulais, ni même ce que je ressentais. « Tu fais tout comme ton père, tu laisses les choses pourrir, tu dis toujours ‘ça va aller’, mais tu ne fais jamais rien ! »

Mon père, justement, était mort trois ans plus tôt, aussi silencieux dans la mort qu’il l’avait été dans la vie. Il avait travaillé toute sa vie à la FN, ses mains trop abîmées pour caresser, mais jamais un mot trop haut, ni trop bas. Il m’avait appris à endurer, à ne rien voir, à tout supporter, à garder le silence comme un refuge.

Sophie était tout l’inverse — explosive comme ces soirs d’orage sur la Meuse, généreuse de ses sourires et de ses colères. C’est ce qui m’avait plu d’abord, cette façon qu’elle avait de réchauffer une pièce, de faire rire une tablée de cousins lors des barbecues du 21 juillet. Mais à force, sa lumière me brûlait. Je me suis replié sur moi-même, préférant le mutisme à la dispute, l’ombre à la lumière. « Tu veux finir vieux con dans ce deux-pièces, ou quoi ? » avait-elle crié un soir, quand j’étais rentré tard après le boulot, épuisé, un cornet de frites froides à la main, incapable de me souvenir de l’anniversaire de sa mère.

Sophie est partie comme elle avait vécu : en tempête, sans prise, sans possibilité de retour. Je vis maintenant seul, ou plutôt, je cohabite avec les fantômes. Je croise parfois Annick au marché du jeudi. Elle baisse les yeux, hoche la tête, me lance tout bas un « courage, Krystof ». C’est comme ça qu’on m’appelle ici, pas Krzysztof comme sur mon passeport polonais — trop difficile à prononcer, trop étranger sans doute, même pour Sophie qui pourtant adorait mes pierogis et la vodka Zubrowka.

La Wallonie accueillante, vraiment ? J’en doute lors de ces soirs pluvieux où la solitude s’immisce comme l’humidité dans les murs. Notre appartement sent le tabac froid et la poussière. Le chat, Potiron, tourne en rond, miaule devant la porte, espérant peut-être le retour de Sophie. Je n’ouvre pas. Je reste là.

Certains soirs, je fais comme si tout était normal. J’allume la télé, je laisse tourner en boucle la RTBF, le son trop fort, pour masquer les silences. Dans le quartier, on parle — nos disputes, son départ, mes silences. « Pauvre Krystof, il a toujours été renfermé, jamais un mot plus haut que l’autre… » Pourtant, s’ils savaient la tempête qui gronde au fond de moi, ce cri muet qui ronge tout sur son passage.

Les gens me saluent poliment, m’invitent à des anniversaires que je décline systématiquement. Au boulot, chez CMI, je fais mon job. Les collègues ne posent pas de questions. Ils savent. Ou ils font semblant. Mon chef, Jean-Pierre, a tenté de m’inviter à boire un verre après le travail :
— Viens, Krystof, tu vas pas rester tout seul comme ça, allez, c’est vendredi, y’a les Diables Rouges ce soir !
Mais je décline. Toujours. J’ai peur, je crois. Peur d’entendre le son d’une voix féminine, peur de sourire à une caissière, peur de me reconstruire sur les vestiges d’un amour. L’amour, en Belgique, ça doit être solide, ça doit tenir le coup aux pannes d’électricité, aux grèves des TEC, au vent sale de décembre, aux discussions à rallonge sur les primes énergie.

Mon fils Louis ne me parle plus. Il habite Namur, fait des études d’ergothérapie, très occupé. Ou il me le fait croire. La dernière fois qu’il est venu, il m’a lancé d’un ton aigre :
— T’aurais pu, au moins, lui dire que t’étais désolé. T’attendais quoi, qu’elle se mette à genoux ?
Je n’ai rien sû répondre. Lui, il n’est pas comme moi : il parle, il pleure, il crie. Il a pris le tempérament de sa mère, ce côté capable de tout brûler pour ne rien laisser pourrir. Maintenant, il ne répond même plus à mes messages. Je le vois parfois sur Facebook, entouré d’amis, un sourire forcé. Je like, il ne répond pas. Les liens se sont distendus, fil à fil, comme une chaussette trouée qu’on n’a pas eu le courage de repriser.

Dans la cour, les voisins se disputent pour la place de parking, dans ma boîte aux lettres s’accumulent les factures : Ores, Vivaqua, taxe déchets, ménage commun… La Belgique, ce n’est plus ce pays d’accueil qu’on s’imaginait, Sophie et moi, lorsque nous avons débarqué il y a vingt ans, deux jeunes idéalistes venus de Glowice, pleins d’espoirs, le cœur battant. La routine, les galères, les erreurs – tout s’est interposé peu à peu. On a oublié de se parler. On a laissé la poussière s’accumuler sur nos rêves, sur nos envies. Le couple s’est délité dans la banalité du quotidien, entre deux crises de nerfs, trois factures impayées et un baiser donné trop vite.

Parfois, je rêve qu’elle ouvre la porte, pose sa valise, me dit doucement « Krystof, on recommence ? » Mais le réveil est brutal. Sur la table, sa tasse traîne encore. Je l’ai lavée, mais je n’ai jamais eu le courage de la ranger. Même la moindre trace de son passage pèse autant qu’un secret.

Est-ce qu’on devrait tout dire, quitte à faire mal ? J’aurais voulu parler, hurler mes peurs, casser le silence. Je regarde mes mains : elles sont vieillies, ridées, les ongles sales de quelqu’un qui ne s’appartient plus. Un sourire sans joie passe sur ma bouche. Est-ce que j’existe encore, seul ici, dans ce petit bout de Wallonie trempé de pluie et de regrets ?

Ce soir, j’irai peut-être acheter une gaufre chez Léon, en bas de la rue. Ou pas. Ou je resterai là, les pieds nus sur le carrelage, à regarder la nuit tomber sur Liège. Peut-être qu’un jour, je saurai dire « je t’aime », ou même simplement « reste ». Peut-être.

Est-ce que le silence nous sauve ou nous condamne ? Je me demande, chers lecteurs, si vous avez déjà perdu quelqu’un à cause d’un mot jamais prononcé. Et vous, jusqu’où iriez-vous pour garder l’autre, ou simplement pour oser parler ?