J’ai entendu mon meilleur pote dire des trucs dégueu sur ma famille… parce que mon téléphone était resté en ligne
« Non mais sérieux, sa mère… elle le tient, c’est maladif. Et ses gosses, c’est le bordel, on dirait qu’ils ont jamais eu de limites. »
Je suis resté figé dans le couloir, avec ma veste encore sur le dos, la pluie de Bruxelles qui gouttait sur le carrelage. Je venais de rentrer de la commune de Schaerbeek, après encore une matinée à courir pour un papier pour la crèche. J’avais le téléphone dans la main, et je croyais avoir raccroché.
Sauf que non.
Ça venait de mon haut-parleur, tout bas, comme une radio mal réglée. La voix de Karim. Mon meilleur pote depuis la rhéto à l’Athénée. Celui avec qui j’ai fait les 20 km de Bruxelles une année en rigolant, celui qui m’a aidé à déménager à Evere quand on a eu notre deuxième.
Et là, j’entendais… ça.
J’ai monté le son, comme un idiot, en me disant que j’avais mal compris. Et puis j’ai entendu une autre voix, celle de Sarah (sa copine), qui a soupiré :
— « Tu exagères… Il fait comme il peut. »
Karim a répondu :
— « Mais non, je te jure. Et puis lui, il fait le gars tranquille, mais derrière, il te juge tout le monde. Sa famille c’est des histoires, des dettes, des trucs pas nets… »
J’ai senti mon ventre se tasser. Mes oreilles bourdonnaient. J’avais envie de jeter le téléphone contre le mur et en même temps de tout écouter pour être sûr.
Et moi, comme un con, j’ai continué.
— « … Et sa mère, elle passe sa vie au CPAS, hein. Toujours à se plaindre, toujours à demander. Ça me fatigue. »
Ma mère. Madeleine. Qui a bossé trente ans comme aide-ménagère, qui a fini avec le dos en compote et qui a dû demander de l’aide après son divorce. Oui, elle a eu le CPAS à un moment. Et alors ?
Je me suis appuyé contre la porte de la cuisine. J’entendais encore les enfants jouer dans le salon, le petit qui faisait rouler ses voitures sur le tapis IKEA. J’ai pensé : si je rentre et que je commence à hurler, ils vont tout entendre.
J’ai juste dit, d’une voix qui tremblait :
— « Karim ? »
Silence.
Puis un bruit de souffle, comme quelqu’un qui se redresse d’un coup.
— « … T’es là ? »
— « Ouais. J’étais là depuis un moment. »
J’ai raccroché sans attendre sa réponse. J’avais la gorge serrée comme après une mauvaise nouvelle à l’hôpital Saint-Luc.
Il m’a rappelé direct. Deux fois. Trois fois. Je n’ai pas répondu.
Le soir même, on était censés se retrouver au café près de la place Liedts, un petit endroit où on prend d’habitude une Jupiler et des boulettes sauce tomate. J’y suis allé quand même, parce que je voulais le regarder en face. J’avais l’impression que si je restais à la maison, j’allais exploser sur ma compagne, Julie, alors qu’elle n’avait rien demandé.
Quand Karim est arrivé, il avait l’air essoufflé, le regard en panique.
— « Frérot… je suis désolé. Je croyais avoir raccroché. »
Je l’ai fixé.
— « Le problème c’est pas que t’as pas raccroché. Le problème c’est ce que t’as dit. »
Il a pris une chaise, il l’a tirée trop fort, ça a grincé.
— « J’étais énervé. On parlait de… de trucs. Je voulais pas dire ça comme ça. »
— « “Des dettes, des trucs pas nets”… Tu parles de quoi, Karim ? »
Il a cligné des yeux, puis il a baissé la tête.
— « De ton frère, ok ? Pas de toi. Ton frère m’a demandé de l’argent, l’année passée. Et il m’a jamais remboursé. Et j’ai jamais osé t’en parler parce que je voulais pas foutre la merde chez toi. »
Je suis resté muet. Mon frère, Jérémy… qui fait toujours le clown au repas de famille, qui dit “t’inquiète” à tout le monde. Il m’avait jamais rien dit.
Karim a continué, plus bas :
— « Et ta mère… je l’aime bien, tu le sais. Mais quand elle débarque chez vous et qu’elle te fait culpabiliser devant Julie, moi je te vois t’éteindre. Je t’ai vu annuler des trucs, changer tes plans, parce que t’as peur de la décevoir. Et moi je… je supporte plus de te voir comme ça. Alors je parle mal. C’est moche, je sais. »
Je voulais dire : “T’as pas le droit.” Mais en même temps, une partie de moi savait qu’il n’inventait pas tout.
Parce que oui, ma mère est envahissante. Parce que oui, je dis rarement non. Parce que oui, on a galéré avec les sous, et Julie et moi on se dispute parfois pour ça, à voix basse dans la salle de bain quand les enfants dorment.
Je lui ai dit :
— « T’aurais pu me le dire autrement. Tu te rends compte de l’humiliation ? J’ai entendu ça comme si j’étais pas un humain. »
Il a levé les mains.
— « Je sais. Je suis allé trop loin. Mais toi aussi, tu fais semblant que tout est normal. Tu joues au gars “tout va bien”, et après tu craques. »
Je me suis senti attaqué. J’ai eu envie de partir. Puis j’ai repensé à Sarah, dans l’appel, qui disait “tu exagères”. Elle essayait de le calmer. Elle n’était pas dans une moquerie gratuite. C’était plus… un défouloir qui a dérapé.
On a parlé longtemps. Trop longtemps. Le serveur nous a regardés plusieurs fois, parce qu’on parlait fort sans s’en rendre compte.
Le lendemain, j’ai appelé ma mère. J’étais dans le tram 55, direction Rogier, et j’avais les mains moites.
— « M’man… faut qu’on parle. J’ai appris un truc sur Jérémy. Et… faut aussi qu’on mette des limites, toi et moi. »
Elle s’est vexée direct.
— « Ah voilà, c’est encore Julie qui te monte contre moi. »
Ça m’a fait mal, parce que j’ai failli répondre comme d’habitude : “Non non, t’inquiète.” Mais cette fois, j’ai respiré.
— « Non. C’est moi. Je t’aime, mais je peux plus gérer tout à ta place. »
Elle a pleuré. Moi aussi, un peu, discrètement, coincé entre deux gens qui scrolaients sur leur téléphone.
Et Karim… je lui ai pas “pardonnné” d’un coup. J’ai encore la phrase en tête. Mais je me rends compte aussi que j’ai laissé plein de choses pourrir en silence, et que ça finit par sortir chez les autres n’importe comment.
Aujourd’hui, on se parle toujours, mais c’est différent. Je le regarde autrement. Et je me regarde autrement aussi. J’essaie d’être loyal sans être aveugle. D’aimer ma famille sans me laisser bouffer.
Je suis partagé : est-ce que j’aurais dû couper direct avec Karim, parce qu’on ne dit pas ça d’une famille, point ? Ou est-ce que c’est justement un signal que je devais entendre, même si ça fait mal ?
Vous feriez quoi, vous, à ma place : vous pardonnez et vous recadrez… ou vous mettez une distance pour vous protéger ?