La punition de la cupidité : Histoire d’un Ondin Trompeur à Namur
— Dis, Jérémy, tu comptes taper encore longtemps comme ça sur mon parquet ? demanda la voix grinçante de tante Louise, alors que j’essayais d’essuyer mes chaussures mouillées sur le seuil de sa maison à La Plante, juste au bord de la Sambre.
Je serrai les dents ; j’aurais aimé être n’importe où ailleurs, mais la lettre de la banque, reçue ce matin, brûlait encore dans ma poche. — Excuse-moi, Tatie, j’ai eu des soucis…
Elle me regarda par-dessus ses lunettes, aussi coupantes qu’un hiver wallon. — Les soucis, ça pousse comme les champignons cette année, mais ceux-là, je ne les mange pas. Entre, et dis-moi pourquoi tu viens sans prévenir à la veille de la Toussaint. Je t’ai vu il y a trois mois à l’enterrement de ton père, c’était déjà trop tôt, non ?
Son franc-parler cachait très mal son affection. J’entrai, essayant d’ignorer les vieux cadres aux murs — la famille Dupuis, fière et brisée, égrenée en noir et blanc. — J’ai… besoin d’un prêt, Tatie. Quelques centaines d’euros, le temps que mon boulot aux abattoirs de Jambes reparte.
Elle soupira si fort qu’on aurait dit que la maison avait gémi avec elle, les poutres tremblantes de fatigue. — Tu crois que l’argent pousse sur les arbres du square Léopold ? Arrête tes bêtises, Jérémy. Et puis, tu sais bien ce que cet argent a coûté à ton père. Faut pas y toucher…
Je relevais les yeux, soudain pris d’une rage sourde. — Cet argent ne sert plus à personne ! Tu gardes toujours les économies de Grand-Père sous le plancher comme si le chèque allait pleurer le matin. Je dois payer mon loyer.
La vieille femme recula, blessée peut-être, ou inquiète. — Tu devrais aller chercher du travail honnête, pas venir quémander ici. Et surtout pas la veille des morts. Le soir d’Halloween… On ne dérange pas les anciens.
Ce soir-là, pourtant, la Sambre semblait elle-même me tendre la main, luisant d’un bleu profond, inquiétant, sous le réverbère. J’y étais allé, liquider ma frustration au bord de l’eau, pleurant presque de honte. C’est là qu’il est apparu, d’abord comme une forme trouble dans la brume du fleuve. Je crus à une plaisanterie :
— Jolie soirée pour noyer ses regrets, non, jeune homme ?
Sa voix — gutturale, mélodique — m’a glacé le sang. Un homme d’une quarantaine d’années, cheveux noirs luisants, vêtu d’un veston hors du temps, les yeux vert acier. Il me fixait comme s’il avait lu tous mes secrets, tous mes manques.
— Je… Vous me connaissez ?
Il étira sa bouche en un sourire qui n’atteignait pas ses yeux. — On se connaît tous, ici. Surtout ceux qui veulent plus qu’ils n’ont. Sers-toi, gamin !
Il sortit une pièce d’or de sa poche, la faisant briller sous la lune. — Pose-la sur la berge, fais un vœu. Mais attention : la Sambre prend ce qu’elle donne.
Fou de colère contre le destin et contre moi-même, j’ai ramassé la pièce, l’ai jetée dans la vase, et j’ai murmuré : « Je veux que Tatie me donne ce qu’il reste. Je veux être riche, moi, moi, MOI ! »
Le vodnik s’était évanoui dans le brouillard. Mais le lendemain matin, la vie avait changé. Tante Louise m’appelait dès l’aube. — Jérémy, viens vite ! Il m’est arrivé quelque chose d’étrange cette nuit, mon coffre a disparu, envolé, je n’ai plus rien…
Le coffre. L’argent de Grand-Père. Fui, volé, comme arraché du monde. Mes mains tremblaient : était-ce ça, devenir riche ?
Mais rien n’arriva pour moi. Ni argent, ni secours. Bientôt, mon patron aux abattoirs m’évita. Des factures s’empilèrent. Tante Louise ne parlait plus, assise toute la journée face à la fenêtre, à guetter le retour de quelque chose… ou de quelqu’un. Une semaine passa. Les volets de sa maison restaient clos. On dit même qu’on l’avait vue au bord de l’eau, parler toute seule à voix basse, comme une possédée.
Un soir, pris de remords, je vins frapper à sa porte. — Tatie, laisse-moi t’aider. J’ai fait une bêtise, je crois…
La vieille femme me fixait de ses yeux hagards. — Tu as laissé entrer le vodnik, Jérémy. Celui qui punit la cupidité. Ton père l’a rencontré autrefois, tu te souviens ? Mais il avait résisté… Toi, tu as cédé tout de suite, comme un gosse devant la gaufre de Namur.
Je pleurai. Pour la première fois. Pas de rage, mais de honte. Tout ce que j’avais voulu, c’était un peu de soulagement, une bouffée d’air. Pas qu’on nous prenne notre passé, pas que la maison familiale se vide de rires et de souvenirs.
Louise posa une main tremblante sur mon épaule, et je ressentis toute sa douceur, toute sa colère aussi. — L’argent, mon petit, c’est comme la Sambre. Tu crois le contrôler, mais il t’engloutit si tu ne fais pas attention.
Cette nuit-là, j’ai rêvé de la Sambre. Le vodnik était là, dans l’eau noire, et me tendait sa main verte, couverte d’algues, en murmurant :
— Encore un Dupuis qui apprend la leçon, hein ? Reviens avec quelque chose à offrir, pas juste avec ta soif de posséder.
Le lendemain, j’arpentai Namur, demandant pardon à ma famille, aux amis. Je n’avais rien à offrir, sinon ma sincérité, mes bras pour aider, mes mains pour réparer les clôtures, repeindre la porte, tenir compagnie à Tatie pour ses courses au marché du samedi, discuter des nouvelles du pays.
Les jours s’adoucirent. L’argent ne revint jamais. Mais la famille, peu à peu, réapparut. On cousait, on riait, on pleurait ensemble autour d’une tarte au sucre, ou d’un café noir comme le fond du fleuve.
À la Saint-Nicolas, Tatie, guérie un peu, déposa une petite pièce de cuivre sur le rebord de la fenêtre. — Pour que le vodnik prenne ce qu’il faut et nous laisse ce qui compte.
Je regarde la Sambre couler, ce soir, paisible et lourde de secrets. La soif d’avoir plus m’a presque tout pris. Mais n’était-il pas temps, dans cette Wallonie fatiguée, de se demander : jusqu’où sommes-nous prêts à aller, pour un peu de sécurité ? Qui oserait sacrifier ceux qu’il aime sur l’autel de la cupidité ? Et, dans ce pays de brume et de promesses, que donnerais-tu, toi, pour enfin te sentir à ta place ?