Le jour où il a oublié que nous étions encore nous
— Marc, tu as vu comme le ciel est beau ce soir ?
Aucune réponse. Rien, sauf le bruit familier des clés posées sur le buffet de l’entrée. J’ai cru, en passant la porte, sentir un soupçon de printemps dans l’air, ce genre d’odeur qui donne envie de renaître, de fêter quelque chose. Peut-être n’y avais-je cru que pour me rassurer.
Dans le sac en toile, mon vin préféré — enfin, le nôtre, du Saint-Émilion, celui qu’on buvait à Ostende sous la pluie ce fameux été où tout semblait encore facile, évident, brillant. La boîte du pâtissier local cachait le gâteau à la crème de noisette que Marc adore depuis l’enfance. J’étais fière de ma surprise. J’imaginais déjà son large sourire, la façon un peu enfantine qu’il a de plisser les yeux quand il rit, ce sourire qui pouvait encore tout effacer. Mais ce soir, aucun sourire, aucun éclat.
La cuisine sentait la soupe refroidie et la morosité. Marc était là, affalé sur la chaise, penché sur son téléphone, comme si tout le reste avait cessé d’exister — comme si moi j’avais cessé d’exister. J’ai posé les sacs doucement, en essayant de retenir mon souffle, de ne rien brusquer. « Tu ne devineras jamais ce que j’ai apporté… »
Il a levé les yeux à peine une seconde, puis replongé dans son écran, indifférent. J’ai attendu. La déception m’a submergée, froide, envahissante, plus forte que je ne l’aurais cru. « Tu ne te rappelles pas que c’est aujourd’hui ? » Ai-je murmuré d’une voix qui me semblait étrangère.
Il a haussé les épaules. Un souffle las, presque impatient. « Aujourd’hui… ? »
Ce simple mot, balancé comme on secoue une poussière, a suffi. Mon cœur s’est serré, j’ai eu envie de pleurer et de rire en même temps. Tout m’a semblé soudain absurde : les années accumulées, les souvenirs, les promesses de jadis récitées à la maison communale de Nivelles, les photos empilées sur l’étagère, même ce gâteau, ridicule, fardeau de sucre.
« C’est notre anniversaire, Marc. Dix ans aujourd’hui. Tu te rappelles au moins du restau italien où tu avais trop bu de limoncello ? »
Un silence épais. Il a soupiré finement. « Désolé. J’ai complètement oublié. J’avais une grosse journée. »
Je me suis assise face à lui. J’ai cherché dans son regard une étincelle, un regret, quelque chose. Mais je n’ai trouvé qu’une fatigue lointaine, une distance nouvelle, infranchissable. Mon ventre s’est tordu. Dix ans, et il ne restait que la cendre d’un feu trop vite consumé. Et moi, j’étais restée seule à vouloir fêter ce qui n’existait plus — ou n’existait que pour moi.
J’ai déballé la pâtisserie, cherchant la normalité. J’ai débouché la bouteille : le bruit du liège a résonné dans le silence. Nos gestes synchrones d’autrefois ne trouvaient plus leur rythme. Marc hésitait, pianotait sur son téléphone sans même me regarder.
Je voulais savoir : est-ce qu’il y a quelqu’un d’autre ? Est-ce que la lassitude a tout noyé ? Mais je n’ai pas osé demander, de peur d’entendre un « oui », ou pire, un silence coupable. J’ai repensé à maman, à son mariage effrité, à ses longues soirées à attendre un père qui, lui aussi, oubliait trop souvent.
Nous avons mangé sans un mot, nos fourchettes raclant le silence. Il s’est levé avant que j’aie fini. « Je vais dormir, bonne nuit. »
La porte de la chambre a claqué doucement.
J’ai terminé la bouteille seule, chaque gorgée ravivant la brûlure de l’indifférence. Je regardais autour de moi les murs ternis, la vieille commode héritée de la tante Josiane, les livres d’histoire sur la résistance belge — vestiges d’une vie pleine de promesses, englouties dans la routine. Je me suis dit que personne ne m’avait préparée à cette solitude du couple qui continue sans se voir, qui partage le même toit mais plus rien d’autre.
J’ai tenté de me convaincre que j’exagérais, que tout le monde a des passages à vide, que la Wallonie grise du mois d’avril n’aide personne à garder la flamme. Pourtant, la nuit a été longue, sans rêves, peuplée de pensées sombres et de souvenirs qui jaillissaient pour me torturer.
Le lendemain, j’ai tenté de relancer la conversation au petit-déjeuner. « Tu te rappelles la première fois qu’on s’est croisés à la gare de Namur ? »
Il a souri cette fois, mais d’un sourire poli, distant. « Oui, tu étais en retard, comme toujours. »
Et rien d’autre. Juste le bruit de la cafetière, le chant lointain d’une grive hors de la fenêtre sale.
Je suis sortie marcher dans la ville. Charleroi me semblait étrangère, les rues familières devenues tristes, même l’accent chantant des voisins ne me touchait plus. Je repassais mille fois dans ma tête le film de notre vie – les vacances à Bouillon, nos embrouilles sur la salle de bain, les longues nuits à refaire le monde, l’espoir d’un enfant qui n’est jamais venu.
Ma sœur, Anne, m’a appelée en fin d’après-midi. Elle savait. « Tu vas laisser faire, Claire ? Tu n’as pas sacrifié tout ça pour rien. »
Je me suis effondrée contre le mur froid du hall. « Mais on vit dans la même maison. Ce n’est pas normal d’être si seuls à deux. »
Anne a soupiré. « Tu te rappelles maman et papa ? Maman l’avait prévenu, tu sais. Il n’a jamais changé. »
J’ai raccroché avec un mélange de soulagement et d’abandon. J’avais l’impression de revivre, génération après génération, la même histoire inachevée. Je me sentais piégée entre le passé et l’avenir, incapable de savoir quoi pardonner, quoi reconstruire, et à quel moment lâcher prise. Mon reflet dans la vitrine d’une librairie m’a semblé flou, éteint.
Le soir, Marc est rentré plus tard encore. « Je passe une période compliquée au boulot. On doit lancer un nouveau projet, je suis vidé. »
J’ai compris que ce n’était pas la faute du travail, pas seulement. Je sentais les fissures s’élargir chaque jour. Nous étions devenus des colocataires, chacun prisonnier de ses regrets, de ses espoirs fanés.
Un soir, poussée par une colère froide, je lui ai demandé : « Est-ce qu’on a encore une chance, Marc ? Parce que moi, je me sens seule à deux, et je n’en peux plus. »
Il a haussé les épaules. « Je ne sais pas. Je crois que… j’ai besoin d’espace. »
Voilà. Les mots que je redoutais étaient tombés. Même le bruit du vieux tram dehors semblait s’arrêter. Je suis restée là, figée, incapable de pleurer, ni de parler. Le lendemain, il a emporté quelques affaires et dormi chez un collègue, a-t-il dit.
Depuis, la maison résonne d’un silence différent. Pas de dispute, pas de cris, juste cette absence sourde qui dévore tout. Je continue à bosser à la bibliothèque municipale, feignant de croire aux contes de fées, écoutant les anciens raconter leurs souvenirs, capable de sourire pour eux, incapable de le faire pour moi.
Parfois, je m’assieds sur le banc en face de l’Hôtel de Ville, les yeux perdus dans les façades de brique, et je me demande : Avons-nous perdu l’amour à force de le croire indestructible ? Ou est-ce simplement moi qui refuse d’accepter que « pour toujours » ne veut peut-être rien dire ?
Que feriez-vous à ma place ? Est-ce qu’on peut encore réparer ce qu’on a laissé s’effriter, ou faut-il apprendre à se reconstruire seule, ici, dans une Belgique où il pleut souvent même dans le cœur ?