« Dans la cuisine, tout se brise »
— Tu fais rien maman… s’enquiert Louis du haut de ses cinq ans, déjà la bouche en cœur et la petite voiture vissée dans la main. Je tourne la tête, mécanique, vers la vaisselle empilée, les taches sur ma chemise, puis vers ce poulet tout sec sur la planche à découper. Louis insiste, voix montée d’un cran : — Maman, tu m’avais promis ! On devait jouer après le déjeuner…
Je tente d’esquisser un sourire. Promis, oui. Mais la promesse d’une mère, en Belgique, elle fond aussi vite qu’un mars en plein juillet, entre la liste des choses à faire et la pluie qui claque sur la vitre. Thibaut, penché sur ses comptes, marmonne dans la pièce d’à côté, — Y a encore une facture de gaz, Claire, t’as vérifié pour le chômage ?
Louis trépigne, tape du pied. Sa présence me pèse autant qu’elle éclaire mon quotidien. C’est toujours pareil depuis que j’ai perdu mon job à la librairie de Namur, la semaine où tout le centre-ville a fermé. Thibaut n’a plus la patience. — Il fait quoi à crier comme ça, là ? J’essaie de bosser, putain. Sa voix claque comme un coup de vent mauvais. Mon cœur se serre. Louis vient s’agripper à ma cuisse : — S’il te plaît maman, viens…
J’en ai marre, moi aussi j’aimerais jouer. Mais j’ai peur. Peur de manquer, de ce frigo qui se vide plus vite que d’habitude, d’un hiver sans chauffage s’il faut encore choisir entre loyers et légumes. Tout se mélange dans ma tête, je sens les larmes monter. Je me cache derrière une vaisselle bruyante. Dehors, le ciel est lavé de gris. J’entends la voisine, Carine, engueuler ses gosses sur le palier. Les cris traversent les murs : — Arrêtez de courir, y en a qui travaillent ici !
Alors je cède — à Louis, à ma propre culpabilité. J’essuie mes mains sur mon pantalon, me baisse et le prends dans mes bras. — Allons-y, champion. Pas longtemps, hein ?
Dans le salon, les petites voitures s’écrasent l’une contre l’autre. Louis improvise des virages, éclate de rire. J’aimerais m’effondrer, je reste debout.
— Tu pleures maman ?
Non, mon ange. Mes yeux picotent, mais je nie. J’ai trop mal à la réalité pour l’expliquer à un enfant de cinq ans. Thibaut fait irruption, s’agace du bruit :
— Vous pouvez pas être un peu plus calmes ? Les gens normaux ils cherchent du boulot, pas des conneries.
Je craque enfin :
— Et moi, je fais quoi depuis des semaines ? Tu crois que ça m’amuse, cette vie ? On est deux à la vivre !
Louis me serre plus fort. Sa tristesse me transperce
— Pourquoi vous vous fâchez ?
Je n’ai pas de réponse. Le GSM vibre dans la cuisine : c’est ma mère.
« Claire, t’as pensé à t’inscrire à la mutuelle pour la prime énergie ? » Elle répète ça chaque semaine, comme un refrain. J’en ai marre de la pitié, des papiers, de la honte. Je voudrais leur crier que je ne suis plus la Claire forte, la Claire d’avant, la « Claire-la-solide » comme disait mon frère à Charleroi. Là, je n’ai plus que le désordre, les comptes à découvert, les nuits blanches.
Je coupe la sonnerie. Thibaut m’adresse un regard méprisant :
— Encore ta mère ! Elle se mêle toujours de ce qui la regarde pas.
Au fond, je sais qu’il n’est plus le même depuis son accident du travail. Un dos foutu, les indemnités qui ne couvrent plus tout, et cette colère sourde qui le ronge.
Les jours se ressemblent. L’école menace de fermer pour cause de chauffage. Les profs font grève, encore. Louis me demande pourquoi il fait si froid dans la chambre. Je détourne la conversation :
— On va mettre deux couvertures cette nuit, c’est plus rigolo !
Parfois, on rigole vraiment, à trois, devant un vieux DVD de Benoît Poelvoorde, les pieds dans des chaussettes dépareillées. Mais l’épaisseur du rire cache à peine le gouffre qu’on sent venir. Thibaut attrape la bouteille de vin le soir, et moi je me noie dans le silence. On ne fait plus l’amour depuis des mois. On partage le pain, pas les mots.
Un dimanche, Louis tombe malade. Une grosse toux, de la fièvre. Le médecin de garde demande qu’on règle la consultation en espèces. Je farfouille dans mon sac : il me manque dix euros. Rouge de honte, je bredouille, promets de repasser. Thibaut explose en rentrant, hurle qu’il en a marre de vivre comme des pauvres, que c’est forcément de ma faute. Louis pleure fort, son visage rouge, ses petites mains serrées sur le drap.
Je perds le fil. On tient comme on peut, sur de mauvaises bases. Ma mère me presse de « venir à Charleroi, ils cherchent des aides-soignantes ». J’ai peur d’abandonner Thibaut, peur de lui, aussi, depuis qu’il a jeté un verre contre le mur. Il s’est excusé, m’a juré que c’était la fatigue. Mais parfois, dans le noir, je touche la cicatrice sur ma joue, souvenir discret d’un soir trop dur.
Je me sens étrangère à moi-même. J’ai 31 ans, une famille, mais la solitude grandit. Je pense à ce que je pourrais dire à Louis plus tard. Que j’ai fait ce que j’ai pu. Que l’amour ne guérit pas tout. Que les murs des maisons sociales abritent autant de secrets que les belles villas du Brabant wallon.
Louis me regarde, un matin, sérieux :
— Tu vas redevenir contente, maman ?
Comment lui expliquer ? Quel mot choisir, pour dire au jour le jour la peur, l’usure, les rêves qu’on plie dans une boîte à chaussures ? Parfois, je me regarde dans le miroir, je veux me crier que je suis forte. Mais la force, on la perd par petits bouts, comme les boutons de l’uniforme que je ne mets plus.
Un jeudi, je prends Louis par la main, on marche jusqu’à la Meuse, on regarde les péniches passer. Je mange une gaufre avec lui sur un banc public. Il rit, lèche la chantilly, me dit « t’es la meilleure des mamans, tu sais ? »
C’est là, sous la pluie fine, que je comprends : je suis vivante, même dans la galère. Je me promets de demander de l’aide, d’appeler ma mère. Peut-être qu’à Charleroi, on s’en sortira. Peut-être pas. Mais il faut bien sauter, un jour, même quand on croit que la chute sera trop dure.
« Est-ce qu’on sera heureux, un jour, ou bien c’est comme ça qu’on apprend à aimer ? » J’attends vos réponses. Qu’auriez-vous fait à ma place ?