« Si tu veux qu’on continue, il faut que tu changes » : dimanche, dans la cuisine de ma mère à Gilly, j’ai compris ce que j’étais en train de perdre
« T’es obligée de parler comme ça devant eux ? »
Il m’a dit ça sur le parking du Cora, à Châtelineau, alors qu’on venait juste de sortir pour mettre les sacs dans la voiture. Il pleuvait, ce petit crachin gris qu’on connaît bien ici, et je tenais encore le sac du Delhaize avec les couques pour le lendemain. J’ai cru que j’avais mal entendu.
J’ai dit : « Comment, comme ça ? »
Il a soufflé, pas méchamment au début. « Ben… fort. Et avec tes expressions. “Une fois”, “savoir”, tout ça. Devant mes parents, ça passe pas toujours. »
Je l’ai regardé sans parler. Ça faisait six ans qu’on était ensemble. Six ans. Il s’appelle Loïc, il est de Waterloo, bosse dans une boîte d’assurances à Bruxelles, près de Madou. Moi je suis de Gilly, je travaille à l’accueil d’une maison médicale à Charleroi. J’ai toujours parlé pareil. J’ai toujours été la même.
Il a ajouté : « Je dis ça pour toi. Ils te trouvent sympa, mais… parfois tu te vends mal. »
Me vendre. Le mot m’est resté dans la gorge tout le trajet.
Chez sa sœur, à Lasne, ça faisait déjà des mois que je me sentais observée. Pas insultée, non. Pire. Corrigée gentiment. « Ah, chez vous on dit comme ça ? » « Tu mets encore ça pour aller au resto ? » « Tu pourrais peut-être reprendre une petite formation, non ? » Toujours avec le sourire, toujours poli. Et Loïc me disait chaque fois dans la voiture : « Fais pas une fixation. Ils sont comme ça avec tout le monde. »
Alors j’ai commencé à faire des efforts. J’ai acheté une chemise plus sobre aux soldes de City 2. J’ai fait attention à ma façon de parler. J’ai même arrêté de raconter certaines choses sur ma famille, parce que j’avais l’impression que dès que je parlais de mon frère en intérim ou de ma mère qui compte ses tickets de caisse, ça mettait un malaise.
Le pire, c’est que je croyais que c’était ça, aimer quelqu’un. S’adapter un peu.
Dimanche passé, ma mère avait fait un dîner simple à l’appart, à Gilly: boulettes sauce tomate, purée, salade. Loïc venait, et c’était la première fois depuis longtemps qu’il revoyait toute ma famille en même temps. Ma mère avait mis sa belle nappe, celle qu’elle sort à Noël et au 21 juillet. Elle stressait déjà depuis le matin.
Au début, ça allait. Mon neveu regardait les dessins animés trop fort dans le salon, ma mère râlait parce que la purée collait, mon frère faisait des blagues nulles. Puis Loïc a reçu un appel et il est sorti sur le balcon.
Je l’ai rejoint parce qu’il prenait du temps. Et je l’ai entendu avant qu’il me voie.
Il disait : « Non mais oui, j’y suis… C’est spécial. Non, elle est gentille, mais tu vois bien que c’est pas mon monde. Oui, je sais. J’essaie depuis des années. »
J’ai senti mes mains devenir froides.
Il s’est retourné et il a blêmi. « Écoute, c’est pas ce que tu crois. »
J’ai répondu trop vite, trop fort : « Ah bon ? Donc j’ai mal entendu aussi, peut-être ? »
Ma mère a ouvert la porte-fenêtre. « Qu’est-ce qu’il se passe ? »
Et là, au lieu de se taire, Loïc a dit un truc qui m’a coupé les jambes : « Je suis fatigué de faire semblant que tout va bien. On n’a pas les mêmes valeurs. »
Mon frère s’est levé de table d’un coup. « Pardon ? »
Ça a explosé en trente secondes. Ma mère qui disait « pas chez moi », mon frère qui voulait le faire sortir, Loïc qui répétait qu’il n’avait insulté personne, moi qui tremblais tellement que j’arrivais plus à attacher mon manteau.
Dans la cage d’escalier, il m’a suivie.
« Sarah, attends. »
« Non. Là tu me laisses. »
« Je t’aime, mais je peux pas construire une vie avec quelqu’un qui refuse d’évoluer. »
J’ai rigolé nerveusement. « Évoluer ? Parce que je viens de Gilly ? Parce que ma mère sert des boulettes au lieu de commander des sushis ? »
Il a passé sa main sur son visage. « Tu simplifies tout. »
Je lui ai dit : « Et toi tu traduis tout. Ma façon de parler, de m’habiller, ma famille, mon boulot… À la fin, tu veux quoi ? »
Il n’a pas répondu tout de suite. Puis il a lâché : « J’aimerais juste que tu prennes plus de place dans le bon sens. Que tu sois… à la hauteur de ce que tu pourrais être. »
J’ai cru que c’était la phrase de trop.
Mais il y avait autre chose.
Lundi, sa mère m’a appelée. J’ai hésité à décrocher, puis je l’ai fait, prête à me défendre. Et honnêtement, je ne m’attendais pas du tout à ça.
Elle m’a dit : « Je ne téléphone pas pour l’excuser. Ce qu’il a dit est maladroit et blessant. Mais tu dois savoir une chose. Loïc a été mis de côté dans sa famille toute sa jeunesse. Son père n’était jamais content. Pas assez bon bulletin, pas assez bon stage, pas assez bonne petite amie. Chez nous, on valorise beaucoup l’image, c’est vrai. Trop. Et je pense qu’il reproduit ça sans même s’en rendre compte. »
Je suis restée silencieuse.
Elle a ajouté, presque en chuchotant : « Il n’essaie pas seulement de te changer, Sarah. Il essaie de se sauver lui-même à travers toi. »
Cette phrase m’a retournée. Parce que d’un coup, tout ce que je prenais pour du mépris ressemblait aussi à de la panique. Comme s’il croyait sincèrement que pour être respectés, il fallait lisser tout ce qui dépasse.
Mardi soir, on s’est vus dans un café près de la gare de Namur, à mi-chemin pour nous deux. Il avait l’air lessivé. Moi aussi.
Il m’a dit directement : « J’ai honte de ce que j’ai dit chez ta mère. »
J’ai répondu : « Moi j’ai honte d’avoir passé des mois à essayer de devenir moins moi. »
On est restés un moment sans parler. On entendait la machine à café, les cuillères, la pluie contre la vitre.
Puis il m’a raconté des choses qu’il ne m’avait jamais dites. Son père qui relisait ses mails de candidature. Sa mère qui repassait ses chemises pour les entretiens. Les remarques sur les copines “pas du bon milieu”. Le jour où il avait été humilié parce qu’il avait raté l’unif la première fois. Il m’a dit : « Quand je suis avec toi, je me sens bien. Mais quand nos mondes se touchent, j’ai peur. J’ai l’impression qu’on va me juger encore. Alors je te pousse à te protéger… enfin, c’est ce que je me raconte. En vrai, je te pousse à te déguiser. »
J’ai eu mal pour lui. Et en même temps, ça ne réparait rien.
Je lui ai demandé : « Et si je change pas ? Si je parle toujours comme moi, si je garde mon boulot, si ma famille reste ma famille ? »
Il avait les yeux rouges. « Alors je devrai apprendre à supporter le regard des autres. Mais je sais pas si j’y arrive. »
C’était peut-être la réponse la plus honnête qu’il m’ait donnée en six ans.
Je suis rentrée en train vers Charleroi-Sud avec un nœud dans le ventre. J’ai regardé les gens autour de moi, fatigués, avec leurs sacs, leurs vestes mouillées, leurs vies normales. Et je me suis dit un truc tout bête : j’ai passé trop de temps à vouloir mériter une place alors que j’en avais déjà une.
On ne s’est pas officiellement quittés. Pas encore. On se donne quelques jours. Ma mère, elle, dit qu’il faut le laisser. Mon frère ne veut plus en entendre parler. Et moi, malgré tout, je n’arrive pas à le détester. Je vois l’homme qui m’a blessée, mais je vois aussi le gamin qui a appris qu’on n’était aimable qu’à condition d’être impeccable.
Sauf que moi aussi, je commence à comprendre quelque chose: à force de faire des compromis pour être acceptée, j’ai fini par me regarder avec ses yeux au lieu des miens.
Je ne sais pas encore si un couple peut survivre quand l’un demande à l’autre de rentrer dans un moule pour calmer ses propres peurs. Mais je sais que si je continue à m’effacer, il ne restera plus grand-chose de moi.
Vous, à partir de quel moment vous considérez qu’on fait un effort pour le couple… et à partir de quel moment on se trahit soi-même ?