Entre les murs de mon silence : une vie à Namur
— Tu vas encore passer la soirée seul, Bastien ?
La voix de mon frère, Jacques, claque dans la cuisine comme un reproche mal déguisé. J’entends déjà le tonnerre de la pluie s’abattre sur les pavés de Namur, ce bruit familier qui accompagne mes nuits à contempler la Meuse, derrière la vitre embuée de mon petit appartement. Je lui réponds, sans lever les yeux de ma tasse de café —
— J’ai pas envie de ces conversations creuses… Les apéros du jeudi avec tous tes collègues qui parlent boulot et politique, ça me vide plus que ça me remplit, tu comprends ça ?
Il souffle, exaspéré, comme s’il cherchait déjà la patience dans un tiroir trop souvent ouvert. Il ne comprend pas. Il n’a jamais compris. Pourtant, il devrait ; on a grandi dans la même maison en brique, au cœur de Jambes, serrés l’un contre l’autre pendant les soirs d’orage et les longs hivers où la chaudière montrait ses faiblesses. Mais Jacques a pris la voie du conformisme, tandis que j’ai préféré la mienne, taillée à la hache dans la solitude et le besoin de respirer.
Ce n’est pas que je hais les gens, non… C’est la fatigue, l’usure d’avoir trop donné. Marie, mon grand amour, m’a appris à mes dépens la douleur d’être vulnérable en Belgique, dans ces rues qui murmurent tout haut ce qui se chuchote ailleurs. Je repense à l’époque où l’on s’aimait sous la pluie, croyant à l’insouciance des amours universitaires, à la promesse d’un chez-nous partagé sur les hauteurs de la citadelle. Elle voulait la grande maison, le chien, deux enfants blonds jouant dans un jardin où l’on entendrait les carillons de la Collégiale. Je voulais… un peu de paix. Voilà où nos valeurs se sont heurtées, comme deux navires sur la Meuse trop étroite.
— Mais qu’est-ce qui ne va pas chez toi, Bastien ? Sérieusement ! Tu ne veux donc pas être heureux comme tout le monde ?
La voix de Jacques sort de mes souvenirs, mais la douleur est la même. Il n’a jamais su formuler autrement la blessure ouverte de mon refus. Pour lui, pour maman, pour papa — paix à son âme, lui qui trouvait toujours la table trop silencieuse et la soupe trop fade —, la normalité était une forteresse. Dîner ensemble, participer à la kermesse du village, faire bonne figure au marché dominical. Et moi, j’étais l’intrus, le solitaire, celui qu’on invite par politesse mais dont on redoute les silences.
Ce samedi-là, alors que le soleil tente de percer au-dessus de la place d’Armes, maman m’appelle. Sa voix tremble, chargée d’attentes non dites.
— Toi aussi, tu viendras pour la fête de Saint-Nicolas ? Tu sais, les petites cousines seraient heureuses de te voir jouer avec elles… Et puis, tout le monde sera là. Même ta sœur descend de Liège.
— Je ne promets rien, maman. J’suis fatigué, faut que je voie…
Elle sait très bien que c’est mon excuse favorite. La fatigue. Mais ce n’est pas un mensonge tout à fait, non. C’est cette peur sourde, née quelque part entre l’usure des précédents déboires et la conviction intime d’être une pièce mal taillée pour le puzzle social. J’ai souvent cédé, pour faire plaisir à maman, pour ne pas laisser tomber les miens. Mais à chaque réunion de famille, je me sens comme un banc de bois égaré au milieu d’une abbaye en ruine, utile mais déplacé, solide mais ignoré.
Les regards ne trompent pas. Ma tante Corinne, toujours la première à pincer les lèvres devant mon statut éternel de célibataire :
— Tu sais, Bastien, à ton âge, il faudrait commencer à songer à t’installer. La solitude, c’est bien mignon, mais ça ne tient pas chaud l’hiver…
Je souris, par politesse. Mais en moi gronde déjà la vieille colère : pourquoi faut-il toujours se justifier, réprimer ce qu’on souhaite réellement ? Ici, en Wallonie, on prône la convivialité, le partage, le vivre-ensemble. Mais on oublie de dire à quel point le vivre-pour-soi a aussi sa dignité, ses exigences de calme et d’harmonie.
Cela ne veut pas dire que je n’ai jamais eu doutes. En rentrant chez moi, la nuit tombée, j’allume les lampes, observe les ombres familières de mes meubles. Je me demande : ai-je fait le bon choix ? La paix précieuse de mon appartement est-elle une victoire ou une défaite ? Parfois, la radio laisse passer un slow qui me rappelle ma jeunesse à Lodelinsart, les bras autour de Marie, ivres d’espérance. Et alors, un trou béant s’ouvre en moi, la sensation que malgré l’autonomie si farouchement chérie, il me manque peut-être cette vibration qui ne se vit qu’à deux.
Un soir, alors que j’arpente les quais déserts, je croise une connaissance d’enfance, Thibaut. Il me salue d’un sourire complice. On s’attable ensemble, par hasard, au bistrot de la place du Marché-aux-Légumes. Il commande une Leffe, moi un jus, et la conversation dérape inévitablement vers le fameux « Tu n’as toujours personne dans ta vie ? ». Cette fois-ci, je décide de répondre autrement, de plonger dans le cœur de la tempête :
— Non, Thibaut. J’ai aimé, tu sais… Trop fort, peut-être. J’ai cru qu’on pouvait tout recommencer chaque matin. Mais tout donner, c’est s’effondrer, parfois. Depuis, j’essaye juste que personne d’autre ne vole ma paix. Est-ce un crime, vraiment ?
Thibaut hésite, sans oser contredire. Dans son regard passe un doute, ou bien un éclair de compréhension. On parle ensuite d’autre chose, de ses deux gamins, de son boulot chez Infrabel, des tracas ordinaires des gens qui remplissent leur vie plutôt que de la contempler. Mais moi, je sens le poids de mes choix, comme une pierre ronde et lourde au creux de la poche.
Les semaines passent, pareilles à des gouttes de pluie sur l’Ardenne. Chacun suit sa route, mais la pression reste, insidieuse. Les invitations, les sous-entendus, les regards pleins de sollicitudes pesantes. Parfois, le doute revient, plus fort, plantant ses crocs dans ma tranquillité. Suis-je trop exigeant envers moi-même ? Est-ce moi qui ne suis pas adapté à cette Wallonie où tout se fait en bande, en famille, entre voisins ? Ou bien est-ce leur tyrannie douce qui m’empêche d’être, tout simplement ?
Un matin d’hiver, alors que la brume enveloppe la ville comme un drap funèbre, maman m’appelle une fois encore. Cette fois, sa voix trahit plus d’inquiétude qu’à l’accoutumée.
— Bastien… Je me fais du souci. On ne te voit presque plus. Même ta sœur dit que tu t’effaces. Tu ne veux pas qu’on parle ?
Sa tendresse me bouleverse. Je sens toute la profondeur de l’amour maternel, l’inquiétude sincère qui perce malgré l’incompréhension. Et soudain, je me rends compte : ma solitude, si jalousement protégée, blesse aussi ceux qui m’aiment. Il y a un prix à payer pour chaque choix. Mon indépendance crée des failles, au même titre que la dépendance les comble.
Alors, ce soir, je décide de sortir de ma tanière. Je descends enfin chez maman, pour cuisiner ensemble une bonne potée liégeoise, comme avant. Les enfants courent partout ; les adultes rient, pleurent, s’écharpent à propos d’un match du Standard. Ma sœur me serre contre elle, les yeux brillants, consciente que je fais un effort surhumain. Je sens la chaleur, la vie, la cacophonie du bonheur à la belge. Mais une partie de moi compte déjà le temps avant de retrouver le havre calme de mon appartement, où les seuls bruits seront ceux de mes pensées vagabondes.
Sur le chemin du retour, le cœur serré mais la tête apaisée, je me parle tout bas :
« Suis-je condamné à vaciller entre les attentes du monde et la paix que je trouve loin de lui ? N’y a-t-il pas, quelque part, une autre manière d’être heureux, qui ne soit ni la soumission, ni le retrait total ? Dis-moi, Namur, vieille amie, est-ce que ton silence vaut tous ces regards ? »