Lettre d’une mère wallonne à ses enfants adultes : « Soyez patients avec moi… »
« Maman, tu pourrais au moins essayer de sourire… »
La voix de ma fille, Sophie, résonne encore dans ma tête. Elle a dit ça l’an dernier, quand ils sont venus pour mon anniversaire. J’avais préparé des boulets à la liégeoise, comme chaque fois, et j’avais mis ma plus belle nappe. Mais je n’ai pas réussi à sourire. Pas vraiment. Peut-être parce que je savais déjà que ce moment passerait trop vite, que vous repartiriez tous dans vos vies bien remplies, et que moi, je resterais seule dans cette maison trop grande.
Demain, vous reviendrez. J’ai 75 ans. Un chiffre rond, paraît-il. Un chiffre qui fait peur. J’ai passé la matinée à regarder mes mains trembler en épluchant les pommes de terre. J’ai pensé à vous écrire cette lettre. Je ne sais pas si je vous la donnerai. Peut-être que je la laisserai sur la table du salon, entre le vase de pivoines et la boîte de pralines Leonidas que vous m’apporterez sûrement.
Mes chers enfants,
Je sais que vous venez par devoir. Je le sens dans vos gestes, dans vos regards furtifs vers vos téléphones portables. Sophie, tu as toujours mille choses à faire, tu parles vite, tu ris fort, mais tu ne restes jamais longtemps. Marc, tu arrives en retard, tu embrasses ta mère sur le front comme on salue une vieille tante, puis tu t’installes devant la télé pour regarder le foot avec ton fils. Et toi, Lucie… Tu es la plus tendre, mais tu vis à Namur maintenant, et tu dis toujours que la route est longue.
Je ne vous en veux pas. Je comprends. La vie est différente aujourd’hui. Quand j’étais jeune, on vivait tous ensemble dans la même rue à Seraing. On se voyait tous les dimanches après la messe. Maintenant, chacun a sa maison, son boulot, ses soucis. Mais moi… Moi je vieillis.
Je le sens chaque matin quand je descends l’escalier en tenant la rampe à deux mains. Je le vois dans le miroir : mes rides se creusent, mes cheveux blanchissent. J’oublie parfois où j’ai posé mes lunettes ou pourquoi je suis entrée dans une pièce. Et j’ai peur. Peur de devenir un fardeau pour vous.
Je me souviens de votre enfance comme si c’était hier. Les goûters au sucre perlé, les promenades au parc de la Boverie, les disputes pour savoir qui aurait le dernier morceau de tarte au riz. J’étais jeune alors. Forte. Je croyais que rien ne changerait jamais.
Mais tout change.
L’an dernier, quand vous êtes partis après le gâteau et les photos obligatoires devant le buffet, j’ai pleuré longtemps dans la cuisine. J’ai pleuré parce que j’aurais voulu vous retenir encore un peu. Parce que j’aurais voulu que vous me regardiez vraiment, pas seulement comme « maman », mais comme une femme qui a peur de vieillir seule.
Je sais que parfois je radote. Que je raconte toujours les mêmes histoires de votre père et moi à la kermesse de Liège ou des voisins qui faisaient du bruit jusqu’à minuit. Je sais que ça vous agace. Mais c’est tout ce qu’il me reste : les souvenirs.
Sophie m’a dit un jour : « Maman, il faut vivre avec son temps ! » Mais comment vivre avec un temps qui file trop vite ? Comment accepter de voir ses enfants devenir des étrangers ?
Je ne veux pas être un poids pour vous. Je ne veux pas que vous veniez par pitié ou par obligation. Je voudrais juste… un peu de patience. Un peu d’attention.
Quand mes mains tremblent en versant le café, ne détournez pas les yeux avec gêne. Quand je mets du temps à comprendre une blague ou à retrouver un mot, ne soupirez pas d’impatience. Essayez de vous souvenir que j’ai été jeune moi aussi. Que j’ai veillé sur vous quand vous étiez malades, que j’ai consolé vos chagrins d’amour, que j’ai sacrifié mes nuits pour vos cauchemars.
Marc m’a proposé l’an dernier d’aller en maison de repos à Spa : « Tu serais mieux entourée là-bas, maman… » Mais ce n’est pas mon chez-moi là-bas ! Ici il y a vos rires d’enfants dans les murs, les photos jaunies sur le buffet, l’odeur du café du matin et du pain frais du boulanger du coin.
Je sais que je ne suis plus aussi vive qu’avant. Que parfois je me répète ou que je m’inquiète pour rien : « Tu as bien mis ta ceinture ? Il va pleuvoir sur la route ! » Mais c’est plus fort que moi.
Demain vous viendrez avec vos bouquets et vos sourires polis. Vous direz : « Bon anniversaire maman ! » Vous ferez semblant d’être contents d’être là. Peut-être qu’on parlera du passé parce que c’est plus facile que d’affronter le présent.
Mais moi… Moi j’aimerais juste que vous restiez un peu plus longtemps après le gâteau. Que vous posiez vos téléphones et que vous me regardiez vraiment dans les yeux. Que vous me demandiez comment je vais – vraiment – et pas seulement par politesse.
Je voudrais pouvoir vous dire tout ça sans pleurer. Sans avoir peur de vous faire fuir.
Hier soir encore, j’ai rêvé de votre père. Il était assis dans le fauteuil bleu du salon et il me disait : « Ils reviendront toujours vers toi, Marie. Tu es leur mère… » Mais parfois j’en doute.
Je sais que la vie est dure pour tout le monde aujourd’hui : les factures d’énergie qui montent, les embouteillages sur l’E42, les soucis au boulot… Mais est-ce trop demander qu’on prenne le temps d’être ensemble ?
Je ne veux pas finir mes jours seule devant la télé ou à parler aux photos accrochées au mur.
Alors demain, quand vous viendrez avec vos enfants – mes petits-enfants qui grandissent trop vite eux aussi – essayez d’être patients avec moi. Essayez de comprendre ma lenteur, mes oublis, mes peurs.
Je ne serai pas toujours là pour vous préparer des boulets ou pour râler parce que vous ne rangez pas vos chaussures dans l’entrée.
Un jour – peut-être plus tôt qu’on ne le croit – il ne restera plus que mes souvenirs dans cette maison vide.
Alors s’il vous plaît… Soyez patients avec moi.
Votre maman qui vous aime plus que tout,
Marie
Ce soir, en repliant cette lettre sur mes genoux fatigués, je me demande : est-ce qu’on oublie trop vite ce que nos parents ont fait pour nous ? Est-ce qu’on saura un jour dire « merci » avant qu’il ne soit trop tard ?