Entre les murs de Liège : Le vacarme du dessus et le silence du cœur
— Tu dors, Marc ? Tu dors vraiment ?
La voix de Sophie me transperce dans l’obscurité, tremblante de colère et d’épuisement. Je sens sa main froide sur mon épaule, insistance qui me tire du peu de sommeil que j’arrive encore à grappiller ces temps-ci. Les basses résonnent à travers le plafond, un rythme sourd qui fait vibrer nos verres sur la table de nuit. Trois heures du matin, encore une fois.
— Tu entends ? Ils recommencent ! Tu vas faire quelque chose, oui ou non ?
Je grogne, la bouche pâteuse. J’ai envie de lui dire que demain, j’ai mon service au TEC à six heures, que je ne peux pas me permettre une nuit blanche de plus. Mais je vois dans ses yeux cernés qu’elle n’en peut plus non plus. Depuis qu’on a emménagé dans cet immeuble à Outremeuse, la vie est devenue une succession de compromis et de renoncements. Les voisins du dessus, ces étudiants en médecine qui croient que la nuit leur appartient, sont juste la goutte d’eau.
— Je vais y aller, murmuré-je, enfilant mon vieux training du Standard.
Dans le couloir, la lumière blafarde me donne l’air d’un fantôme. Je monte les escaliers, chaque marche grinçant comme pour annoncer ma venue. Devant la porte 3B, la musique est assourdissante. J’hésite. Je frappe fort.
— Quoi ?
Un type blond, torse nu, ouvre la porte. Derrière lui, une dizaine de jeunes rient, boivent, fument. L’odeur de bière et de joints me prend à la gorge.
— Vous pouvez baisser un peu ? Il est trois heures du matin… On bosse demain, nous !
Il me regarde comme si j’étais un insecte.
— Ouais ouais, t’inquiète. On va baisser.
Je sais déjà qu’ils ne feront rien. Je redescends, le cœur lourd. Sophie m’attend sur le palier.
— Alors ?
— Ils disent qu’ils vont baisser…
Elle soupire, passe devant moi sans un mot. Je sens sa déception comme une gifle. Dans la chambre, elle se glisse sous les draps sans me regarder. Je reste debout un moment, à fixer le plafond qui vibre toujours.
Le lendemain matin, je pars avant l’aube. Dans le bus 4 direction Seraing, je repense à cette nuit. À Sophie qui ne me parle plus vraiment depuis des semaines. À notre fils Lucas qui passe plus de temps chez son copain Quentin qu’à la maison. À ma mère qui m’appelle tous les dimanches pour me demander si « tout va bien », alors qu’elle sait très bien que non.
À midi, je reçois un message : « On doit parler ce soir. »
Je sais ce que ça veut dire. Je rentre avec une boule au ventre. Sur la table du salon, Sophie a préparé du stoemp — son plat préféré quand elle veut parler sérieusement.
— Marc… On ne peut plus continuer comme ça.
Sa voix est douce mais ferme. Elle a réfléchi toute la journée, je le vois dans ses yeux.
— J’en peux plus du bruit, du stress… De nous deux qui ne se parlent plus que pour se plaindre.
Je voudrais lui dire que moi aussi j’en ai marre. Que je rêve d’une maison à la campagne, loin des voisins et des soucis. Mais je n’ai pas les mots.
— Tu veux qu’on se sépare ?
Elle baisse les yeux.
— Je ne sais pas… Peut-être qu’on a juste besoin de souffler. Lucas aussi le sent, tu sais.
Le silence s’installe entre nous, plus lourd que tous les bruits du monde.
Quelques jours passent. Les voisins continuent leurs fêtes. Sophie dort dans la chambre de Lucas quand il n’est pas là. Moi je traîne devant la télé ou je vais boire une Jupiler au café Le Voltigeur avec mon collègue Ahmed.
Un soir, alors que je rentre tard, je trouve Sophie assise sur le balcon, en train de fumer — elle qui avait arrêté depuis des années.
— Tu te souviens quand on est venus s’installer ici ?
Sa voix est nostalgique. Je m’assieds à côté d’elle.
— On était heureux… On croyait qu’on allait tout recommencer à zéro.
Je regarde les lumières de Liège qui scintillent au loin.
— Peut-être qu’on a juste oublié comment être heureux ensemble.
Elle écrase sa cigarette et me regarde enfin dans les yeux.
— Tu crois qu’on peut y arriver ?
Je n’en sais rien. Mais pour la première fois depuis longtemps, on se parle vraiment.
Le lendemain matin, on décide d’aller voir un médiateur familial à l’asbl « Écoute Famille ». Ce n’est pas facile d’avouer qu’on n’y arrive plus seuls. Mais c’est ça ou tout perdre.
La médiatrice s’appelle Madame Delvaux. Elle nous écoute sans juger pendant une heure entière. Elle nous fait parler du bruit des voisins — mais aussi du bruit intérieur, celui qui nous empêche de nous entendre vraiment.
Sophie avoue qu’elle se sent seule depuis que j’ai changé d’horaire au dépôt TEC. Moi je lui dis que je me sens inutile à la maison, que j’ai l’impression d’être juste « le mec qui râle ».
On ressort épuisés mais soulagés.
Les semaines passent. On apprend à se parler autrement. À demander de l’aide quand il faut — même si ça veut dire aller sonner chez les voisins avec Madame Delvaux pour leur expliquer notre situation (ils ont été surpris… et ont fini par baisser le son).
Lucas revient plus souvent à la maison. Il nous regarde avec un mélange d’espoir et de méfiance — il a vu trop de disputes pour croire aux miracles.
Un dimanche matin, alors que je prépare des crêpes (ma spécialité), Sophie pose sa main sur la mienne.
— Merci d’avoir essayé avec moi…
Je souris tristement.
— On n’a pas fini d’essayer…
Parfois je me demande : combien de couples autour de nous vivent ce genre d’histoire sans jamais oser en parler ? Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui s’est fissuré sous le poids du quotidien ?
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?