Le prix du bonheur : Comment mon fils m’a pris mon foyer
— Papa, il faut qu’on parle.
La voix de Benoît résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je sens déjà que quelque chose ne va pas. Il ne m’appelle jamais « papa » comme ça, pas avec cette gravité. Je pose ma tasse de café sur la table en formica, les mains tremblantes. Dehors, la pluie tambourine sur les vitres de notre petite maison à Namur, comme si le ciel voulait participer à la conversation.
— Qu’est-ce qu’il y a, fiston ?
Il s’assied en face de moi, évitant mon regard. Il tripote nerveusement la manche de sa veste. Je remarque qu’il a maigri. Depuis que Sophie l’a quitté, il n’est plus le même. Mais je n’aurais jamais imaginé ce qui allait suivre.
— Papa… Tu sais que ça devient difficile pour moi. Avec le boulot à la poste qui ne rapporte plus rien, et les enfants qui grandissent… On n’arrive plus à payer le loyer à Jambes. Et toi, tu es tout seul ici…
Je comprends où il veut en venir. Mon cœur se serre. J’ai travaillé toute ma vie à l’usine de Floreffe pour acheter cette maison. J’y ai vu grandir mes enfants, j’y ai enterré ta maman, j’y ai planté chaque rosier du jardin.
— Tu veux venir t’installer ici avec les petits ?
Il secoue la tête.
— Non… Enfin, si… Mais ce serait plus simple si tu allais en maison de repos. Comme ça, on pourrait vendre la maison et régler nos dettes…
Je reste sans voix. Je regarde autour de moi : les photos jaunies sur le buffet, le vieux fauteuil où je lisais des histoires à Benoît quand il était petit, la nappe brodée par ma défunte épouse. Tout ça… pour être vendu ?
— Tu veux me mettre dehors ?
Il lève enfin les yeux vers moi, pleins de larmes.
— Papa, je t’en supplie… On n’a plus le choix. Si on ne fait rien, on va se retrouver à la rue avec les enfants. Tu seras bien en maison de repos, ils s’occupent bien des gens là-bas…
Je sens la colère monter en moi.
— Et moi ? Qui va s’occuper de moi ? Tu crois que c’est facile d’abandonner toute une vie ?
Il baisse la tête. Je me lève brusquement et quitte la pièce. Dans le couloir, j’entends encore sa voix étouffée :
— Je suis désolé, papa…
Les jours suivants sont un cauchemar. Benoît revient avec des papiers à signer. Il a déjà contacté une agence immobilière à Namur. Ma fille Anne me téléphone depuis Liège :
— Papa, tu ne peux pas accepter ça ! Viens chez moi si tu veux !
Mais Anne a déjà trois enfants dans un petit appartement social. Je ne veux pas être un poids pour elle.
Je passe mes journées à errer dans la maison vide, chaque pièce me rappelant un souvenir heureux ou douloureux. Le soir, je m’assieds sur le banc devant la porte et regarde les voisins rentrer chez eux. Madame Lefèvre me lance un regard compatissant :
— Ça va, Marcel ?
Je hoche la tête sans conviction.
Un matin, Benoît arrive avec ses deux enfants.
— Papy ! On va habiter ici avec toi ?
Je force un sourire.
— Non, mes chéris… Papy doit partir un petit moment.
Le plus jeune, Lucas, éclate en sanglots.
— Mais pourquoi ? On t’aime bien ici !
Je serre Lucas contre moi et je sens mon cœur se briser un peu plus.
La semaine suivante, tout va très vite. L’assistante sociale de la commune vient me voir.
— Monsieur Dubois, il y a une place à la résidence Les Tilleuls à Bouge. C’est moderne, il y a des activités…
Je n’écoute même plus. Je signe les papiers sans lire. Je ne dors plus la nuit. Je fais des cauchemars où je me retrouve seul dans une chambre blanche, sans souvenirs ni famille.
Le jour du déménagement arrive. Benoît est là avec un camion de location et deux amis à lui. Ils emballent mes affaires dans des cartons sans ménagement.
— Fais attention à ce vase ! C’est celui de maman !
Mais ils n’écoutent pas. Tout ce qui compte maintenant, c’est vider la maison au plus vite.
À la résidence Les Tilleuls, tout sent le propre et le désinfectant. Ma chambre est minuscule. Il y a une télévision au mur et une fenêtre qui donne sur un parking grisâtre.
Le premier soir, je m’assieds sur le lit et je pleure comme un enfant.
Les jours passent lentement. Les autres résidents sont gentils mais fatigués de vivre. On parle du passé, jamais du futur. Benoît vient me voir une fois par semaine avec ses enfants.
— Ça va, papa ? Tu t’habitues ?
Je mens :
— Oui, oui… C’est bien ici.
Mais il voit bien que je dépéris.
Un jour, Anne vient me rendre visite avec ses enfants. Elle m’apporte des gaufres de Liège et un sourire triste.
— Papa… Tu veux venir vivre chez nous ? On se serrera…
Je secoue la tête.
— Non, ma fille… Je ne veux pas être un fardeau.
Elle pleure dans mes bras.
La maison a été vendue rapidement. Benoît a pu rembourser ses dettes et s’installer avec ses enfants dans un appartement plus grand à Salzinnes. Il m’appelle parfois pour prendre des nouvelles mais je sens qu’un mur s’est dressé entre nous.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombe sur Bouge et que tout semble silencieux dehors, je repense à ma vie entière : aux sacrifices faits pour mes enfants, aux heures passées à l’usine pour leur offrir un avenir meilleur… Et voilà comment cela se termine ? Seul dans une chambre impersonnelle ?
Je me demande si j’ai raté quelque chose. Si j’ai trop donné sans jamais penser à moi-même. Si Benoît regrettera un jour ce qu’il m’a fait subir.
Est-ce que le bonheur des uns doit vraiment se construire sur le malheur des autres ? Est-ce que pardonner est possible quand on a tout perdu ? Qu’en pensez-vous ?