Avant que je parte…
— Tu crois que je ne vois rien, Aurélie ? Tu rentres tard, tu ne manges plus avec nous, et regarde-moi dans les yeux quand je te parle !
La voix de ma mère, Monique, résonne dans la cuisine. Je serre la poignée de mon sac à dos, le cœur battant. Je sens le regard de mon petit frère, Quentin, qui observe la scène depuis le couloir. Il a toujours été le discret de la famille, mais il n’en rate pas une miette.
Je voudrais lui crier que tout va bien, que je suis juste fatiguée par les cours au Collège Saint-Louis, que ce n’est pas grave si je ne mange pas ses boulets à la liégeoise ce soir. Mais je sais qu’elle ne me croira pas. Pas après ce qu’elle a trouvé dans ma chambre hier soir.
— Ce sont des cadeaux, maman, j’ai déjà dit !
— Des cadeaux ? Aurélie, tu veux me faire croire que quelqu’un t’offre du parfum Chanel et des rouges à lèvres Yves Saint Laurent ? Et cette enveloppe avec 200 euros dedans ?
Je baisse les yeux. Je n’ai pas la force de mentir plus longtemps. Mais comment lui expliquer ? Comment lui dire que tout a changé depuis que j’ai rencontré Maxime ?
Maxime, c’est le garçon dont toutes les filles parlent au lycée. Il a ce sourire insolent, cette façon de t’attraper la main comme si tu étais la seule au monde. Il vient d’une famille aisée de Tilff, mais il traîne avec des gars du centre-ville. Il m’a fait découvrir un autre univers : les soirées dans des lofts à Outremeuse, les virées en scooter sur les hauteurs de Liège, les secrets échangés sous les ponts de la Meuse.
La première fois que j’ai séché les cours, c’était pour le suivre. Il m’a dit :
— Viens, Aurélie. On n’a qu’une vie. Tu veux vraiment passer ton bac à te faire engueuler pour une note de maths ?
J’ai ri. J’ai dit oui. Et tout a commencé à déraper.
Ma mère a commencé à s’inquiéter quand j’ai ramené une mauvaise note en histoire. Puis elle a trouvé ces cosmétiques hors de prix dans ma commode. Elle ne sait pas que Maxime me les offre pour me faire plaisir… ou pour acheter mon silence sur ses combines.
Un soir, alors que je rentrais tard, elle m’a attendue dans le salon. Mon père était déjà parti travailler son poste de nuit à l’usine ArcelorMittal. Elle m’a regardée droit dans les yeux :
— Tu te drogues ?
J’ai éclaté de rire. Mais au fond, j’avais peur qu’elle découvre la vérité : Maxime dealait un peu pour arrondir ses fins de mois. Moi, je ne touchais à rien… enfin, presque rien. Juste un joint ou deux pour me détendre après une soirée trop longue.
Les disputes sont devenues quotidiennes. Quentin s’est mis à éviter la maison. Ma grand-mère, qui vit avec nous depuis la mort de mon grand-père, me lançait des regards lourds de reproches pendant qu’elle tricotait devant la télé.
Un samedi matin, tout a explosé.
— Tu ne sortiras pas ce soir ! hurle ma mère en claquant la porte de ma chambre.
Je hurle aussi. Je balance mon portable sur le lit.
— Tu ne comprends rien ! Je ne suis plus une gamine !
Elle pleure. Je pleure aussi. Quentin ferme sa porte à clé.
Ce soir-là, j’ai fugué. J’ai pris le train pour Bruxelles avec Maxime et ses amis. On a dormi dans un squat près de la Gare du Midi. J’ai eu peur comme jamais dans ma vie. J’ai vu des choses qui m’ont dégoûtée : des seringues sales, des gens qui criaient dans la nuit.
Le lendemain matin, Maxime m’a proposé de l’argent pour « rendre service » à un de ses potes.
— Juste porter un sac d’un point A à un point B, rien de plus.
J’ai refusé. Il s’est énervé.
— T’es qu’une gamine bourgeoise ! Retourne chez ta mère !
Il est parti sans moi. Je me suis retrouvée seule sur un banc, sous la pluie bruxelloise. J’ai appelé Quentin en pleurant.
— Viens me chercher… s’il te plaît…
Il n’a rien dit à maman. Il est venu avec son vélo et on a pris le train du retour ensemble. Dans le wagon vide, il m’a serrée contre lui comme quand on était petits.
À la maison, ma mère ne m’a pas crié dessus. Elle m’a juste prise dans ses bras en silence. Ma grand-mère a posé une tasse de chocolat chaud devant moi sans un mot.
Mais rien n’était réglé.
Les semaines suivantes ont été un enfer silencieux. Je n’allais plus en cours. Les profs ont appelé à la maison. Ma mère a menacé d’appeler la police si je recommençais à fuguer.
Un soir d’avril, j’ai surpris une conversation entre ma mère et ma grand-mère dans la cuisine :
— Elle va finir comme son père…
— Chut ! Ne dis pas ça devant elle…
Mon père ? Lui aussi avait eu des problèmes quand il était jeune ? Je n’en savais rien.
J’ai décidé d’aller lui parler à l’usine. Il était fatigué, couvert de suie et d’huile.
— Papa… tu as déjà eu envie de tout quitter ?
Il a soupiré longuement.
— Oui… mais j’avais ta mère et toi… et Quentin… On fait tous des erreurs, Aurélie. L’important c’est de savoir quand s’arrêter.
Ses mots m’ont bouleversée plus que je ne l’aurais cru.
J’ai repris doucement pied : un jour en cours par-ci, un repas en famille par-là. Maxime a essayé de me recontacter mais j’ai bloqué son numéro.
Un soir d’été, alors que le soleil se couchait sur les collines de Cointe, ma mère m’a prise par la main :
— Tu sais… je t’aime même quand tu fais des bêtises.
J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps dans ses bras.
Aujourd’hui encore, je me demande : est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qu’on a brisé ? Est-ce que nos erreurs nous définissent ou bien est-ce notre façon d’y survivre ? Qu’en pensez-vous ?