Mon père m’a ignoré toute mon enfance, maintenant il veut mon pardon

« Tu pourrais au moins me regarder quand je te parle, papa. » Ma voix tremble, mais je ne baisse pas les yeux. Il est là, assis dans la cuisine de mon petit appartement à Outremeuse, les mains jointes sur la table, le regard fuyant. Je sens la colère monter, la vieille colère, celle qui m’a accompagnée toute ma vie.

Il y a vingt ans, j’étais ce gamin qui attendait sur le pas de la porte, cartable à la main, espérant qu’il vienne me chercher à l’école. Mais c’était toujours maman qui arrivait, essoufflée après son service à la boulangerie. Papa ? Il était déjà reparti au café du coin, ou enfermé dans le garage avec ses copains à parler foot et bières Jupiler. Je me souviens encore de l’odeur de tabac froid et du silence pesant quand je rentrais à la maison.

« Écoute, Simon… Je sais que j’ai pas été le père que t’aurais voulu. » Sa voix est rauque, étranglée par l’émotion ou par l’âge, je ne sais pas. Il a vieilli, ses cheveux sont plus gris que dans mes souvenirs. Mais ce visage fermé, ce front buté… Rien n’a changé.

Je serre les poings sous la table. « Tu sais quoi ? J’aurais juste voulu que tu sois là. Pas pour les grandes choses. Juste… là. »

Il soupire, regarde par la fenêtre. Dehors, la pluie s’abat sur les pavés de Liège. Je me revois enfant, courant sous la pluie pour rentrer plus vite à la maison, espérant trouver un père qui m’attendrait avec un chocolat chaud. Mais il n’y avait que le silence et la télévision allumée trop fort.

Ma mère disait toujours : « Ton père, il sait pas comment montrer qu’il t’aime. Il est maladroit, c’est tout. » Mais l’absence, ça fait mal, même si elle est maladroite.

Je me souviens de ce Noël où il n’est pas rentré. Maman avait préparé des boulets à la liégeoise et décoré le sapin avec des guirlandes en papier qu’on avait faites ensemble. J’avais dix ans. J’ai attendu jusqu’à minuit en regardant par la fenêtre, espérant voir ses phares dans la nuit. Il n’est jamais venu. Le lendemain matin, il dormait sur le canapé du salon, une bouteille vide à ses pieds.

« Simon… Je suis malade. » Sa voix me ramène brutalement au présent.

Je le regarde enfin. Il a les yeux rouges, humides. « Quoi ? »

« Le médecin dit que c’est grave. Le foie… Tu sais bien pourquoi. » Il esquisse un sourire triste en désignant la bouteille d’eau devant lui.

Un silence s’installe. Je sens mon cœur se serrer malgré moi. Toute ma vie, j’ai rêvé qu’il me demande pardon. Maintenant qu’il est là, vulnérable, je ne sais plus quoi ressentir.

« Pourquoi tu viens maintenant ? Pourquoi pas avant ? Quand j’avais besoin de toi ? Quand maman pleurait dans la cuisine parce qu’on n’avait plus assez pour payer le gaz ? Quand j’ai eu mon diplôme et que t’étais même pas là ? »

Il baisse la tête. « J’avais honte… J’savais pas comment revenir vers toi. J’me disais que t’étais mieux sans moi… »

Je ris nerveusement. « Mieux sans toi ? Tu crois vraiment que c’est mieux de grandir sans père ? Tu sais combien de fois j’ai rêvé que tu viennes me voir jouer au foot ? Que tu sois fier de moi ? »

Il se lève brusquement et fait les cent pas dans ma petite cuisine. « J’étais paumé, Simon ! Mon père à moi m’a jamais parlé non plus ! On sait pas faire ça chez nous… On bosse, on boit un coup, on ferme sa gueule… C’est comme ça qu’on m’a appris à être un homme ! »

Je sens les larmes monter mais je refuse de pleurer devant lui. Trop d’années à ravaler ma peine.

« Et maintenant ? Tu veux quoi ? Que je te pardonne tout d’un coup parce que t’es malade ? Que je fasse comme si rien n’était arrivé ? »

Il s’arrête devant moi, les yeux dans les miens pour la première fois depuis des années. « Non… Je veux juste essayer d’être ton père avant qu’il soit trop tard. Même si c’est maladroit… Même si tu veux pas… Je veux juste essayer… »

Je ferme les yeux un instant. Les souvenirs défilent : les anniversaires oubliés, les disputes entre mes parents qui résonnaient dans tout l’appartement social de Droixhe, les regards des voisins qui savaient tout mais ne disaient rien.

Après le divorce, maman a tout fait pour que je manque de rien. Elle s’est tuée à la tâche à la boulangerie du quartier Saint-Léonard pour payer mes études à l’ULiège. J’ai bossé comme serveur au Carré pour arrondir les fins de mois. Papa ? Disparu pendant des années.

Et puis aujourd’hui, il revient avec sa maladie et ses regrets.

« Tu sais… J’ai eu un fils aussi maintenant… Il s’appelle Louis. Il a six ans. Je fais tout pour être là pour lui… Mais j’ai peur de refaire les mêmes erreurs… »

Mon père sourit tristement en entendant ce prénom. « Louis… C’est beau comme nom… Tu dois être un bon papa, toi… »

Je détourne les yeux. « J’essaie… Mais parfois j’ai peur d’être comme toi… De rater des moments importants sans m’en rendre compte… »

Il pose sa main sur la mienne, hésitant. « Tu peux briser le cercle, Simon… T’es pas obligé d’être comme moi ou comme mon père avant moi… On peut changer… Même si c’est tard… On peut essayer… »

Je sens sa main trembler sur la mienne et pour la première fois depuis longtemps, je vois l’homme derrière le père absent : un homme brisé par ses propres blessures, incapable d’aimer autrement qu’en fuyant.

La pluie continue de tomber dehors mais dans ma cuisine il fait chaud soudainement.

« Je te promets rien… Mais si tu veux vraiment essayer… On peut commencer par un café demain matin ? Comme deux adultes qui essaient d’apprendre à se connaître… »

Il hoche la tête en souriant faiblement.

Quand il part, je reste longtemps assis là, à regarder la pluie couler sur les vitres.

Est-ce qu’on peut vraiment pardonner à ceux qui nous ont blessés quand ils étaient eux-mêmes blessés ? Est-ce que le pardon guérit vraiment les vieilles blessures ou est-ce juste une façon d’avancer malgré tout ? Qu’en pensez-vous ?