Entre les murs de Liège : Ma belle-mère, les frontières et moi

— Tu ne vas quand même pas mettre autant de sel dans la sauce, hein ?

La voix de Françoise résonne dans la petite cuisine de notre appartement à Liège. Je serre la cuillère en bois, mes jointures blanchissent. C’est la troisième fois cette semaine qu’elle critique ma façon de cuisiner. Je me retiens de répondre, mais mes pensées tourbillonnent : « Pourquoi est-ce toujours moi qui dois m’adapter ? »

Depuis que Marc et moi avons emménagé ici, après notre mariage à l’église Saint-Jacques, la vie n’a jamais vraiment été à nous. Françoise, sa mère, a insisté pour vivre avec nous « le temps de se remettre de son opération du genou ». C’était il y a deux ans. Depuis, elle occupe la chambre du fond, mais surtout, elle occupe tout l’espace entre Marc et moi.

— Tu sais bien que Marc préfère quand c’est moins salé, ajoute-t-elle en croisant les bras.

Marc, assis devant la télé dans le salon, hausse les épaules sans même tourner la tête. Il ne veut pas de conflit. Il n’en a jamais voulu. Mais moi, je sens que je me perds un peu plus chaque jour.

Le soir, quand je me glisse dans le lit à côté de lui, j’essaie de lui parler.

— Marc, il faut qu’on discute. Je n’en peux plus de cette situation. J’ai l’impression d’être une étrangère chez moi.

Il soupire, fatigué :

— Tu sais bien que maman n’a nulle part où aller… Et puis, elle est seule depuis que papa est parti.

Je retiens mes larmes. Moi aussi je suis seule, parfois même plus seule que Françoise.

Les semaines passent. Les petites remarques deviennent des piques. Elle critique mes vêtements (« Tu ne vas pas sortir comme ça ? »), ma façon de parler (« On ne dit pas ça ici, tu sais »), même ma famille (« Tes parents ne sont pas très… ouverts d’esprit, non ? »). Je me sens étranglée par sa présence. Ma propre mère, Marie-Claire, m’appelle souvent pour prendre des nouvelles.

— Tu ne peux pas continuer comme ça, ma chérie. Tu dois penser à toi aussi.

Mais comment penser à moi quand tout le monde attend que je sois celle qui arrange les choses ?

Un dimanche matin, alors que je prépare le café, Françoise entre dans la cuisine sans frapper.

— J’ai réfléchi cette nuit. Ce n’est pas normal que tu sois toujours là à traîner alors que Marc travaille si dur. Tu devrais chercher un vrai boulot au lieu de tes petits contrats à l’école.

Je sens la colère monter. Je travaille comme institutrice remplaçante ; ce n’est pas stable mais c’est tout ce que j’ai trouvé depuis la fermeture de l’école communale où j’étais engagée. La crise économique touche tout le monde ici à Liège, mais pour Françoise, ce n’est jamais assez.

Ce soir-là, je craque. Je sors dans le froid du quartier Sainte-Marguerite et j’appelle mon amie Sophie.

— Viens chez moi ce soir. On va parler.

Chez elle, autour d’un verre de vin blanc de Huy, je laisse tomber le masque.

— Je ne sais plus quoi faire. J’ai l’impression d’étouffer…

Sophie me prend la main :

— Tu dois poser des limites. Sinon tu vas te perdre complètement.

Mais comment poser des limites quand on vit sous le même toit ? Quand chaque pièce sent son parfum trop fort et que chaque silence est rempli de reproches non dits ?

Quelques jours plus tard, la situation explose. Je rentre plus tôt de l’école et trouve Françoise en train de fouiller dans mes affaires.

— Qu’est-ce que tu fais dans notre chambre ?

Elle sursaute mais ne s’excuse pas.

— Je cherchais juste un drap propre. Et puis, tu devrais ranger un peu mieux tes affaires…

Je sens mes mains trembler.

— Ça suffit ! Ce n’est pas chez toi ici !

Marc arrive en courant, alerté par nos voix qui montent.

— Qu’est-ce qui se passe ici ?

Françoise fond en larmes :

— Ta femme me parle comme à une étrangère ! Après tout ce que j’ai fait pour vous !

Marc me regarde, perdu entre deux femmes qu’il aime mais qui ne peuvent plus cohabiter.

Ce soir-là, nous parlons longtemps. Les mots sont durs. Les vérités sortent enfin.

— Je t’aime Marc, mais je ne peux plus vivre comme ça. Soit ta mère trouve une solution pour partir, soit… soit je pars moi.

Il reste silencieux longtemps. Puis il murmure :

— Je comprends… Mais je ne veux perdre ni toi ni elle.

Les jours suivants sont un calvaire. Françoise fait semblant d’être malade pour attirer l’attention de Marc. Elle refuse de manger ce que je prépare. Elle claque les portes. Mais je tiens bon. Je dors mal, je pleure souvent dans la salle de bain pour que personne ne m’entende.

Un soir, alors que Marc rentre tard du boulot à l’usine Cockerill Sambre, il me prend dans ses bras.

— J’ai parlé avec maman aujourd’hui. Elle va aller chez tante Brigitte à Namur pendant un temps… Le temps qu’on respire un peu tous les deux.

Je sens un poids immense quitter mes épaules. Mais aussi une tristesse sourde : ce n’est pas une victoire, c’est une déchirure familiale.

Le jour du départ de Françoise est silencieux. Elle ne me regarde pas dans les yeux en fermant sa valise. Marc l’accompagne à la gare des Guillemins. Quand il revient, il s’assied à côté de moi sur le canapé.

— Est-ce qu’on a bien fait ?

Je n’ai pas de réponse toute faite. Mais pour la première fois depuis longtemps, je respire vraiment.

Aujourd’hui encore, parfois la culpabilité me ronge. Avons-nous été égoïstes ? Ou bien était-ce nécessaire pour survivre en tant que couple ?

Je repense souvent à cette période sombre et je me demande : jusqu’où doit-on aller pour protéger son bonheur ? Est-ce qu’on peut aimer sans poser de frontières ? Qu’en pensez-vous ?