Perdue entre les pavés de Liège
— Pourquoi tu ne dis rien, Aurélie ? Tu fais encore la tête ?
La voix de Benoît résonne dans la cuisine, sèche, presque mécanique. Je serre la cuillère dans ma main, le regard fixé sur la soupe qui refroidit. Il est vingt-deux heures passées, les enfants dorment depuis longtemps. J’aurais voulu qu’il rentre plus tôt, qu’il me prenne dans ses bras comme avant, qu’il me dise que tout ira bien. Mais ce soir, comme tant d’autres soirs, il rentre tard, sentant le tabac froid et la fatigue accumulée.
— Je suis juste fatiguée, c’est tout, je murmure.
Il s’assied en face de moi, son manteau encore sur les épaules. Il ne me regarde pas. Il sort son téléphone, fait défiler des messages. Je devine le nom de son collègue, Joris, qui s’affiche en haut de l’écran. Depuis quelques mois, Benoît passe plus de temps au bureau de l’administration communale qu’à la maison. Les réunions tardives, les « urgences », les week-ends « pris par le boulot ». Je n’y crois plus.
— Tu pourrais au moins faire un effort, souffle-t-il sans lever les yeux.
Je sens la colère monter. Un effort ? Après quinze ans à jongler entre mon poste d’infirmière à la clinique du CHU et la maison ? Après avoir mis mes rêves de côté pour élever nos deux enfants, Mathilde et Simon ?
— Un effort ? Tu veux dire comme celui que je fais chaque matin pour ne pas pleurer devant les enfants ?
Il relève enfin la tête. Son regard est dur. Je vois qu’il ne comprend pas. Ou qu’il ne veut pas comprendre.
— Arrête ton cinéma, Aurélie. On a tous nos problèmes.
Je me lève brusquement. La chaise grince sur le carrelage. Je quitte la cuisine sans un mot, monte à l’étage. Dans le couloir sombre, j’entends le tic-tac de l’horloge héritée de ma grand-mère. Elle me rappelle mon enfance à Namur, les dimanches chez mes parents, les rires autour de la table. Tout semblait plus simple alors.
Dans la chambre de Mathilde, je m’arrête un instant. Elle dort paisiblement, sa peluche serrée contre elle. Je caresse ses cheveux blonds. Elle a huit ans et déjà elle sent que quelque chose ne va pas à la maison. Simon aussi pose des questions : « Pourquoi papa n’est jamais là ? » Je n’ai pas de réponse.
Je m’effondre sur mon lit, le visage enfoui dans l’oreiller. Les larmes coulent sans bruit. J’ai l’impression d’étouffer dans cette maison trop grande, trop silencieuse depuis que l’amour s’est effrité.
Le lendemain matin, tout reprend comme si de rien n’était. Benoît est déjà parti quand je descends à la cuisine. Un mot griffonné sur un post-it : « Bonne journée ». Même pas un cœur.
Au boulot, je croise Delphine à la pause café.
— T’as une sale mine, Aurélie. Ça va chez toi ?
Je hausse les épaules.
— C’est compliqué…
Delphine pose sa main sur mon bras.
— Tu sais que tu peux venir dormir chez moi si ça ne va plus ?
Je souris faiblement. Mais je sais que je n’irai pas. Pas encore.
Les jours passent. Les disputes se font plus fréquentes. Un soir, alors que je prépare des boulets liégeois pour le souper, Benoît rentre plus tôt que d’habitude. Il a l’air nerveux.
— Faut qu’on parle.
Je pose la cuillère en bois sur le plan de travail.
— Je t’écoute.
Il hésite, regarde par la fenêtre où la pluie tambourine contre les vitres.
— Je crois qu’on fait fausse route tous les deux…
Mon cœur se serre.
— Tu veux dire quoi ?
Il soupire.
— Je ne suis plus heureux ici. Je crois que… j’ai rencontré quelqu’un d’autre.
Le sol se dérobe sous mes pieds. Je m’accroche au bord du plan de travail pour ne pas tomber.
— Qui ?
Il détourne les yeux.
— C’est… c’est Sophie, du bureau.
Sophie. La jeune stagiaire qui riait toujours un peu trop fort à ses blagues lors des barbecues du service communal.
Je sens une rage froide monter en moi.
— Et les enfants ? Tu y as pensé aux enfants ?
Il baisse la tête.
— Je veux rester un bon père… Mais je ne peux plus continuer comme ça avec toi.
Je voudrais hurler, tout casser. Mais je reste là, figée, incapable de prononcer un mot.
Les semaines suivantes sont un enfer. Les papiers du divorce arrivent. Les amis prennent parti : certains me soutiennent, d’autres évitent mon regard à la sortie de l’école communale du quartier Sainte-Marguerite. Ma mère m’appelle tous les soirs depuis Namur :
— Tu dois être forte pour tes enfants, ma fille.
Mais je n’ai plus la force de rien.
Un soir d’hiver, alors que Liège est recouverte d’un voile de neige sale et que les bus TEC roulent au ralenti, je croise Benoît sur le trottoir devant notre ancienne maison. Il vient chercher Simon pour le week-end. Il a l’air fatigué lui aussi.
— Tu sais… je suis désolé pour tout ça.
Je ne réponds pas. Je regarde Simon monter dans sa voiture avec son sac à dos Pikachu.
La porte claque. Le silence retombe sur moi comme une chape de plomb.
C’est Delphine qui me sauve du naufrage. Un samedi soir où je n’en peux plus d’entendre mes propres sanglots résonner contre les murs vides, elle débarque avec une bouteille de vin et une tarte au sucre.
— On va pas se laisser abattre par un type pareil !
On rit, on pleure aussi beaucoup ce soir-là. Elle me parle de ses galères avec son ex-mari flamand qui refuse de payer la pension alimentaire. On se sent moins seules à deux femmes brisées mais debout dans cette Belgique qui ne fait pas toujours de cadeaux aux mères célibataires.
Peu à peu, je reprends goût à la vie. Je m’inscris à un atelier d’écriture à la bibliothèque des Chiroux. J’y rencontre Lucien, un retraité passionné par Simenon et les histoires de bistrot liégeois. Il me raconte ses souvenirs d’ouvrier sidérurgiste à Seraing avant la fermeture des hauts-fourneaux.
Un jour, il me dit :
— Vous avez une belle plume, Aurélie. Vous devriez écrire votre histoire.
Alors j’écris. J’écris pour ne pas sombrer, pour raconter aux autres femmes que l’on peut survivre à l’abandon et au mépris dans une ville où il pleut souvent mais où le soleil finit toujours par revenir entre deux averses.
Mathilde et Simon grandissent vite. Ils posent moins de questions maintenant mais leurs regards en disent long quand ils voient leur père avec Sophie au marché dominical d’Outremeuse.
Un matin d’été, alors que je bois mon café sur le balcon en regardant passer les bus jaunes et rouges du TEC sous mes fenêtres, je me surprends à sourire sans raison particulière. Peut-être parce que j’ai survécu à tout ça. Peut-être parce que j’ai enfin compris que ma valeur ne dépendait pas du regard d’un homme ou du jugement des voisins.
Parfois je repense à cette nuit où tout a basculé dans ma cuisine carrelée de blanc et de bleu. Si c’était à refaire… aurais-je eu le courage de partir avant qu’il ne soit trop tard ? Ou bien fallait-il passer par cette tempête pour apprendre à me retrouver moi-même ?
Et vous… avez-vous déjà eu l’impression de vous perdre pour mieux vous retrouver ?