Pourquoi je la haïssais…

— Tu ne comprends jamais rien, hein ?

La voix de maman résonne encore dans ma tête, sèche, tranchante comme un coup de couteau. J’étais là, debout dans le couloir de notre appartement à Namur, les poings serrés, le cœur battant trop fort. J’avais seize ans et j’avais l’impression d’étouffer dans cette maison où chaque mot devenait une arme.

— Arrête, maman… Tu ne vois pas que tu me fais du mal ?

Elle a levé les yeux au ciel, exaspérée. Son tablier bleu taché de sauce, ses cheveux tirés en arrière, la cigarette coincée entre deux doigts. Toujours la même scène. Toujours la même odeur de soupe aux poireaux et de tabac froid.

Je me suis réfugié dans ma chambre, claquant la porte derrière moi. J’ai attrapé mon vieux ballon du Standard de Liège et je l’ai balancé contre le mur, encore et encore. J’aurais voulu qu’il explose, comme ma colère.

Ce soir-là, j’ai entendu maman pleurer dans la cuisine. Mais je n’ai pas bougé. Je me suis dit qu’elle méritait ses larmes. Après tout, n’était-ce pas elle qui avait tout gâché ?

Je repense souvent à cette nuit-là. Mais ce n’est pas la pire. Non, la pire, c’est celle où j’ai trouvé la lettre.

C’était un mardi pluvieux de novembre. Je rentrais du lycée technique de Namur, trempé jusqu’aux os. Papa était parti depuis longtemps — il avait refait sa vie à Liège avec une certaine Chantal, et il ne donnait plus signe de vie. Maman travaillait tard à l’hôpital Saint-Luc comme aide-soignante. L’appartement était silencieux, juste le tic-tac de l’horloge et la pluie contre les vitres.

Je cherchais un stylo dans le bureau de maman quand je suis tombé sur une feuille froissée, coincée sous une pile de factures impayées. Une lettre de licenciement. Mais ce n’est pas ça qui m’a frappé. C’était la petite note manuscrite à côté :

« Je n’en peux plus. »

Cinq mots griffonnés à la hâte, comme un cri étouffé.

J’ai senti un poids s’abattre sur ma poitrine. Je me suis assis sur le lit, la lettre tremblant dans mes mains. Je me suis souvenu de mon enfance à Namur, des après-midis passés au parc Louise-Marie avec mes copains Quentin et Aurélie. On jouait aux espions, on écrivait des messages secrets avec du jus de citron qu’on révélait à la bougie. On riait, on courait, on croyait que rien ne pourrait jamais nous séparer.

Mais tout a changé quand papa est parti. Maman est devenue dure, distante. Elle criait pour un rien, pleurait en cachette. Moi, je me suis renfermé. J’ai commencé à sécher les cours, à traîner avec des gars du quartier qui n’avaient rien à perdre.

Un soir, alors que je rentrais tard après avoir bu quelques bières avec Thomas derrière la gare, j’ai trouvé maman assise dans le noir. Elle m’a regardé comme si elle ne me reconnaissait plus.

— Tu veux finir comme ton père ?

Sa voix tremblait. J’ai haussé les épaules.

— Peut-être que lui au moins il était heureux.

Elle a éclaté en sanglots. J’ai eu envie de la prendre dans mes bras mais quelque chose m’en empêchait. Une rancœur sourde, un mur invisible entre nous.

Les semaines ont passé. Les factures s’accumulaient sur la table de la cuisine. Maman travaillait de plus en plus, dormait de moins en moins. Je l’entendais parfois parler toute seule dans la salle de bain.

Un dimanche matin, alors que je traînais au lit, j’ai entendu frapper à la porte. C’était ma tante Isabelle.

— Ta mère est où ?

— À l’hôpital.

Isabelle a soupiré et s’est assise sur le canapé.

— Tu sais qu’elle ne va pas bien ?

J’ai haussé les épaules.

— Elle ne me parle jamais.

Isabelle m’a regardé droit dans les yeux.

— Elle t’aime, tu sais. Mais elle est fatiguée… Et toi aussi tu dois faire un effort.

J’ai voulu répondre mais aucun mot n’est sorti.

Ce soir-là, j’ai attendu maman plus longtemps que d’habitude. Quand elle est rentrée, elle avait l’air épuisée. Je lui ai tendu une assiette de pâtes que j’avais préparée (pour une fois). Elle m’a souri faiblement.

— Merci…

On a mangé en silence. Puis elle a posé sa main sur la mienne.

— Je suis désolée si je suis dure avec toi… C’est juste que… parfois j’ai peur de tout perdre.

J’ai senti mes yeux picoter mais j’ai détourné le regard.

— Moi aussi j’ai peur…

On s’est tus longtemps. Puis elle a murmuré :

— On va s’en sortir… ensemble.

Mais quelques jours plus tard, tout a volé en éclats.

Un matin, en me levant pour aller au lycée, j’ai trouvé l’appartement vide. Pas un mot, pas un bruit. Juste cette lettre froissée sur le bureau et le silence assourdissant des murs vides.

J’ai appelé l’hôpital : elle n’était pas venue travailler. J’ai appelé Isabelle : elle n’avait pas de nouvelles non plus.

Les heures ont passé, interminables. J’ai erré dans l’appartement comme une âme en peine, relisant encore et encore ces cinq mots : « Je n’en peux plus. »

Le soir venu, la police a frappé à la porte. Ils avaient retrouvé maman près du pont des Ardennes. Elle avait voulu en finir mais quelqu’un l’avait arrêtée à temps.

Je me suis effondré sur le sol en sanglotant comme un enfant.

Les semaines suivantes ont été floues : hôpital psychiatrique à Bouge, visites surveillées, regards gênés des voisins dans l’ascenseur. Isabelle venait souvent me voir ; elle m’apportait des lasagnes maison et essayait de me faire parler.

Un jour d’avril, alors que les cerisiers fleurissaient sur la place d’Armes, maman est rentrée à la maison. Elle était différente : plus fragile mais aussi plus vraie. On a parlé longtemps ce soir-là — vraiment parlé — pour la première fois depuis des années.

— Tu sais… j’ai cru que tu me détestais…

Elle a souri tristement.

— Et moi j’ai cru que tu me haïssais aussi…

On s’est pris dans les bras et on a pleuré ensemble toutes les larmes qu’on avait retenues trop longtemps.

Aujourd’hui encore, il m’arrive d’en vouloir à maman pour tout ce qu’on a traversé. Mais je comprends mieux ses silences et ses colères. Je sais que derrière chaque cri se cachait une peur immense : celle de perdre ce qu’il lui restait.

Est-ce qu’on peut vraiment pardonner à ceux qu’on aime quand ils nous ont fait du mal sans le vouloir ? Est-ce que vous aussi vous avez déjà ressenti cette haine mêlée d’amour pour quelqu’un qui comptait plus que tout ?