Fuir la solitude : le cri silencieux d’Yvette à Charleroi

— Tu ne comprends donc jamais rien, maman !

La voix de Sophie résonne encore dans ma tête. Elle a claqué la porte hier soir, Maxime accroché à sa main, les yeux pleins de larmes. J’ai voulu courir après eux, mais mes jambes sont restées figées, lourdes comme du plomb. Ce matin, la maison est vide. Trop vide. Même le tic-tac de l’horloge semble hésiter à remplir le silence.

Je m’appelle Yvette. J’ai 67 ans. Je vis à Charleroi, dans cette maison en briques rouges qui a vu grandir mes enfants, vieillir mon mari, et maintenant… qui me regarde m’effriter. Je me traîne jusqu’à la cuisine. Le carrelage froid sous mes pieds nus me rappelle que je n’ai pas mis mes pantoufles. D’habitude, je prépare le petit-déjeuner pour Sophie et Maxime : tartines grillées, confiture de fraises maison, cacao chaud. Mais aujourd’hui, il n’y a personne à nourrir.

Je m’assieds devant la fenêtre. Dehors, la pluie s’abat sur le jardin. Les pivoines ploient sous les gouttes. Je repense à la veille :

— Tu veux toujours tout contrôler ! Tu ne me laisses jamais respirer !

Sophie hurlait, ses joues rouges de colère. Je voulais juste l’aider. Elle travaille trop, elle rentre tard de l’hôpital de Gilly où elle est infirmière. Maxime a besoin de stabilité, pas d’une mère épuisée qui s’endort sur le canapé à 20h.

— Je fais ce que je peux ! Tu crois que c’est facile d’élever un enfant seule ?

J’ai voulu la prendre dans mes bras, lui dire que je comprenais. Mais elle s’est reculée, comme si mon amour était devenu toxique.

Depuis la mort de Lucien, mon mari, il y a trois ans, je me suis accrochée à Sophie et Maxime comme à une bouée. Peut-être trop fort. Peut-être que je les ai étouffés sans m’en rendre compte.

Je me lève pour ranger les jouets de Maxime qui traînent encore dans le salon : un camion de pompiers, une peluche en forme de hérisson. Je les serre contre moi. L’odeur de son shampoing pour enfants flotte encore dans l’air.

Le téléphone sonne. Mon cœur s’accélère : peut-être Sophie ? Mais non, c’est Monique, ma voisine.

— Ça va Yvette ? Tu veux venir prendre un café ?

Je bredouille une excuse. Je n’ai pas envie de parler. Pas envie d’expliquer pourquoi ma fille ne me parle plus.

Je repense à mon enfance à Namur, à mes parents stricts mais aimants. À mes frères partis travailler à Bruxelles ou à Liège, qu’on ne voit plus qu’aux enterrements. À Lucien qui m’a demandé en mariage sur la place Charles II un soir d’été, avec un cornet de frites à la main.

Tout ça me semble si loin.

Je décide d’aller marcher sous la pluie. J’enfile mon manteau usé et sors dans la rue déserte. Les pavés sont glissants, mais je m’en fiche. Je passe devant l’église Saint-Christophe où j’ai baptisé Sophie. Devant la boulangerie où Maxime réclame toujours un couque au chocolat.

Au parc communal, je m’assieds sur un banc trempé. Une vieille dame promène son chien ; elle me sourit timidement. J’aimerais lui parler, lui dire que j’ai mal, que j’ai peur de finir seule comme elle. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.

Je repense à la dernière dispute avec Sophie :

— Tu ne comprends pas ce que c’est d’être seule !
— Et toi ? Tu crois que je ne suis pas seule depuis que ton père est parti ?

Elle a détourné les yeux. J’ai vu une larme couler sur sa joue, mais elle l’a essuyée d’un geste brusque.

Je rentre chez moi trempée jusqu’aux os. J’ouvre l’album photo sur la table du salon : Sophie bébé dans les bras de Lucien ; Maxime qui souffle ses trois bougies ; moi, plus jeune, souriante, insouciante.

Je me demande où est passée cette femme-là.

Le soir tombe vite en novembre à Charleroi. Je n’allume pas la lumière tout de suite. J’écoute le vent qui siffle entre les volets mal fermés.

Mon portable vibre soudain : un message de Maxime.

« Bonne nuit mamy. Je t’aime fort. »

Les larmes coulent sans bruit sur mes joues ridées.

Je prends une grande inspiration et compose le numéro de Sophie. Elle ne répond pas tout de suite. Puis sa voix fatiguée :

— Oui ?
— C’est moi… Je voulais juste te dire que tu me manques… Que je suis désolée si je t’ai blessée…

Silence.

— Moi aussi tu me manques maman… On parlera demain ?
— Oui… Demain.

Je raccroche en tremblant.

Dans la pénombre du salon, je réalise que la solitude n’est pas une fatalité. Qu’il suffit parfois d’un mot, d’un geste pour briser le mur du silence.

Mais combien d’entre nous osent tendre la main avant qu’il ne soit trop tard ? Est-ce qu’on apprend vraiment à vivre seul… ou est-ce qu’on s’y résigne simplement ?