Sous la neige de Liège : le prix du bonheur

— Tu ne comprends donc jamais rien, Élodie !

La voix de ma mère résonne encore dans la cage d’escalier, froide comme les pavés de la rue Saint-Gilles en décembre. Je serre mon manteau contre moi, les larmes brouillant ma vue. Je viens de claquer la porte de notre appartement, laissant derrière moi l’odeur du café brûlé et les cris de ma mère. J’ai seize ans, et ce soir, je n’en peux plus.

Dehors, la neige tombe à gros flocons, recouvrant les voitures garées en bataille devant la boulangerie de Monsieur Dupuis. Je marche vite, mes bottines glissant sur les trottoirs verglacés. J’ai besoin d’air, de silence, loin des disputes qui rythment nos soirées depuis que papa est parti vivre à Namur avec sa nouvelle compagne. Maman ne s’en remet pas. Moi non plus.

Je rejoins la place du Marché, là où les guirlandes de Noël clignotent faiblement. Mon téléphone vibre dans ma poche : un message de Thomas.

« Tu viens ? On t’attend devant la Meuse. »

Thomas… Mon meilleur ami depuis l’école primaire à Saint-Léonard. Il sait tout de moi, même ce que je n’ose pas dire à voix haute. Ce soir, il y a aussi Camille et Mehdi. On a décidé de fêter la fin de l’année à notre façon, loin des adultes et de leurs promesses cassées.

J’arrive près du fleuve. La neige tombe toujours, épaisse, silencieuse. Thomas me tend une canette de bière.

— Ça va chez toi ? demande-t-il doucement.

Je hausse les épaules. Camille me prend dans ses bras.

— Viens, on va marcher un peu.

On longe la Meuse en riant, nos pas s’enfonçant dans la neige fraîche. Mehdi lance une boule de neige à Thomas, qui riposte aussitôt. Je sens mon cœur se réchauffer un peu. Pour quelques instants, j’oublie tout : les cris, la solitude, la peur du lendemain.

Mais le bonheur est fragile ici. Il suffit d’un mot pour tout briser.

— T’as vu ta mère ? Elle est encore passée au Carrefour ce matin… Elle avait l’air paumée, balance Mehdi sans méchanceté.

Je me fige. Camille lui lance un regard noir.

— Arrête !

Mais c’est trop tard. La honte me submerge. Tout le quartier sait que maman a perdu son boulot à l’hôpital et qu’elle galère à payer le loyer. Les assistantes sociales viennent souvent à la maison. Parfois, je surprends des regards pleins de pitié chez les voisins.

Je m’éloigne du groupe sans un mot. Thomas me rattrape.

— Élodie… Je suis désolé pour Mehdi. Il voulait pas te blesser.

Je secoue la tête.

— C’est pas grave. C’est juste… J’en ai marre d’être celle qu’on plaint tout le temps.

Il pose sa main sur mon épaule.

— Tu n’es pas seule, tu sais ?

Je voudrais le croire. Mais parfois, la solitude est plus forte que tout.

On marche encore un peu. La neige continue de tomber, recouvrant la ville d’un manteau blanc irréel. Je pense à papa, à sa nouvelle vie à Namur avec Sophie et leurs deux enfants blonds comme les blés. Il m’a invitée pour Noël mais j’ai refusé. Je ne veux pas être une pièce rapportée dans leur bonheur parfait.

Soudain, mon téléphone sonne : c’est maman.

— Élodie ? Où es-tu ? Il est tard…

Sa voix tremble. Je sens qu’elle a pleuré.

— Je rentre bientôt.

— S’il te plaît… Ne me laisse pas seule ce soir.

Je raccroche sans répondre. Je sens la colère monter en moi : pourquoi c’est toujours à moi de réparer ce qu’elle a cassé ? Pourquoi dois-je être l’adulte alors que je n’ai rien demandé ?

Thomas me regarde avec douceur.

— Tu veux qu’on vienne avec toi ?

J’hésite puis j’acquiesce. Peut-être que ce soir, la présence des autres apaisera un peu les blessures.

On rentre ensemble vers mon immeuble gris, celui qui sent l’humidité et les frites froides dans le hall d’entrée. Maman nous attend sur le palier, emmitouflée dans son vieux gilet tricoté par ma grand-mère. Elle sourit faiblement en voyant mes amis.

— Merci d’être là…

On s’installe dans le salon minuscule. Maman sort une boîte de biscuits Delacre qu’elle gardait pour les grandes occasions. On rit un peu, on parle beaucoup. Pour une fois, il n’y a pas de cris.

Plus tard dans la nuit, alors que mes amis sont partis et que maman s’est endormie devant la télé, je regarde par la fenêtre la neige qui continue de tomber sur Liège. Je pense à tous ces moments où j’ai cru que le bonheur était réservé aux autres : ceux qui ont une famille normale, une maison chaleureuse, des parents qui s’aiment encore.

Mais ce soir, sous cette neige silencieuse, je comprends que le bonheur n’est jamais parfait ici. Il se cache dans les détails : un sourire échangé sur le quai de la gare des Guillemins, une main tendue quand tout va mal, une boîte de biscuits partagée quand on n’a plus rien d’autre à offrir.

Le lendemain matin, maman me serre fort dans ses bras avant que je parte au lycée Sainte-Véronique.

— Tu es tout pour moi, Élodie…

Je ne réponds pas mais je sens mon cœur se serrer. Dans le bus 4 qui traverse Outremeuse encore endormie sous la neige fondue, je repense à cette nuit étrange où tout aurait pu basculer.

À midi, Thomas m’attend devant le réfectoire avec un chocolat chaud acheté au distributeur.

— On va s’en sortir, tu verras…

Je souris timidement. Peut-être qu’il a raison. Peut-être que le bonheur vient à ceux qui y croient et qui l’attendent assez longtemps.

Mais parfois je me demande : faut-il vraiment attendre le bonheur ou faut-il aller le chercher soi-même ? Et vous… qu’en pensez-vous ?