Mon chat, mon voisin, et le vacarme de la nuit liégeoise
« Ton chat fait trop de bruit ! »
Le hurlement a traversé la porte comme une lame. J’ai sursauté, le cœur battant, alors que la sonnette se mettait à grésiller sans relâche. Mon chat, Biscotte, s’est figé sur le parquet, oreilles rabattues. Krzysztof, mon compagnon, a grogné sous la couette :
— Encore ce fou de monsieur Delvaux ?
J’ai ramassé le télécommande tombée à mes pieds, les mains tremblantes. La lampe de chevet diffusait une lumière jaune maladive sur les murs défraîchis de notre appartement du quartier Saint-Léonard. Dehors, la chaleur moite de juillet collait à la peau. Je me suis levée, enfilant mon vieux peignoir du Delhaize, et j’ai jeté un regard à Krzysztof.
— Tu viens avec moi ?
Il a tiré la couette sur sa tête.
— Laisse tomber, Anouk. Il va encore râler pour rien.
Mais je savais que ce n’était pas « rien ». Depuis six mois qu’on avait emménagé ici, monsieur Delvaux, notre voisin du dessous, trouvait toujours une raison de se plaindre : la machine à laver trop bruyante, les talons sur le carrelage, le chat qui « tape comme un éléphant ». J’ai ouvert la porte.
Il était là, en pyjama rayé bleu et blanc, les cheveux en bataille, le visage rouge de colère.
— Vous vous foutez de moi ou quoi ? Il est trois heures du matin ! On dirait que vous faites courir un troupeau de vaches !
J’ai tenté de garder mon calme.
— Monsieur Delvaux, c’est juste Biscotte… Il a eu peur du tonnerre tout à l’heure. Il court un peu, c’est tout.
Il a levé les bras au ciel.
— Un peu ?! Je n’en peux plus ! J’ai un entretien demain matin ! Si ça continue, j’appelle la police !
Biscotte s’est glissé entre mes jambes, miaulant faiblement. J’ai senti la honte me brûler les joues. Derrière moi, Krzysztof marmonnait quelque chose d’incompréhensible.
— Je vais essayer de le calmer… Je suis désolée.
Il a claqué la porte du palier si fort que le cadre a vibré. Je suis restée là un instant, désemparée. Pourquoi fallait-il que tout soit si compliqué ?
Je me suis retournée vers l’appartement. Krzysztof s’était déjà rendormi. J’ai pris Biscotte dans mes bras et je me suis assise sur le canapé. Je caressais son pelage doux en essayant de calmer ma propre respiration. Les souvenirs ont afflué : mon enfance à Namur, dans une maison où personne ne criait jamais ; ma mère qui disait toujours « On ne fait pas de bruit après 22h » ; mon père qui lisait le journal en silence.
Ici, à Liège, tout semblait plus dur. Les murs étaient fins comme du papier à cigarette. Les voisins s’espionnaient par les judas. Et moi, je me sentais étrangère dans ma propre vie.
Le lendemain matin, j’ai trouvé un mot glissé sous la porte :
« Dernier avertissement. Si votre chat recommence cette nuit, j’appelle la police et le syndic. »
J’ai eu envie de pleurer. Krzysztof a haussé les épaules en buvant son café.
— Il bluffe. Les flics ont autre chose à faire que venir pour un chat.
Mais je savais que ce n’était pas si simple. J’ai grandi dans une famille où on évitait les conflits à tout prix. Ici, chaque bruit pouvait devenir une guerre ouverte.
J’ai essayé d’occuper Biscotte toute la journée pour qu’il dorme la nuit : plumeau, balle en mousse, croquettes cachées dans des boîtes en carton… Mais dès que le soir est tombé et que l’orage a grondé au loin, il s’est remis à courir partout.
À minuit, j’ai entendu des coups dans le plafond du dessous. J’ai éteint toutes les lumières et j’ai serré Biscotte contre moi sous la couette. Krzysztof ronflait déjà.
Le lendemain matin, j’ai croisé monsieur Delvaux dans l’escalier. Il m’a lancé un regard noir.
— Vous n’avez aucun respect pour les autres !
J’ai voulu lui expliquer que Biscotte était un chat anxieux, qu’on avait adopté à la SPA de Seraing après qu’il ait été abandonné… Mais il m’a coupée :
— Si vous ne savez pas éduquer votre animal, vous n’avez rien à faire ici !
Les mots m’ont frappée comme une gifle. Toute la journée, j’ai ressassé cette phrase. Je me suis sentie minuscule.
Le soir venu, j’ai appelé ma mère à Namur.
— Maman… Tu crois que je devrais ramener Biscotte chez vous ?
Sa voix douce m’a réconfortée un instant.
— Anouk… Tu sais bien que tu l’aimes trop pour t’en séparer. Et puis… Ce n’est pas juste pour lui non plus.
J’ai pleuré en silence après avoir raccroché. Krzysztof m’a trouvée dans la cuisine, assise par terre avec Biscotte sur les genoux.
— Tu vas pas te laisser faire par ce vieux con quand même ?
Mais il ne comprenait pas. Il n’avait jamais eu d’animaux. Pour lui, tout ça n’était qu’une nuisance parmi d’autres dans cette ville bruyante et grise.
Les jours ont passé. Monsieur Delvaux a fini par appeler le syndic. J’ai reçu une lettre officielle : « Plainte pour nuisances sonores récurrentes causées par un animal domestique ». J’ai eu honte d’aller chercher mon courrier à la boîte aux lettres commune ; j’avais l’impression que tout l’immeuble me jugeait.
Un soir d’août, alors que la chaleur était étouffante et que Biscotte haletait sur le carrelage, j’ai entendu frapper à la porte. Cette fois-ci, ce n’était pas monsieur Delvaux mais madame Van der Meersch du troisième étage.
— Anouk… Je voulais juste te dire… Mon fils a aussi un chat très nerveux. Si tu veux qu’on essaie de trouver une solution ensemble…
J’ai senti mes yeux s’embuer de gratitude. Pour la première fois depuis des semaines, quelqu’un ne me jugeait pas.
On a parlé longtemps ce soir-là : des chats, des voisins difficiles, des compromis qu’on fait pour survivre en ville. Elle m’a conseillé des diffuseurs de phéromones et m’a donné le numéro d’un comportementaliste animalier à Huy.
Petit à petit, j’ai repris espoir. J’ai collé des tapis partout pour amortir le bruit des pattes de Biscotte. J’ai investi dans des jouets silencieux et j’ai appris à reconnaître les signes d’anxiété chez lui.
Monsieur Delvaux a continué à râler pendant quelques semaines puis il a fini par se lasser — ou peut-être s’est-il habitué au bruit feutré des courses nocturnes de Biscotte.
Mais quelque chose avait changé en moi. J’avais compris que je ne pouvais pas plaire à tout le monde — ni sacrifier ceux que j’aimais pour acheter la paix sociale.
Parfois je repense à cette nuit où tout a failli basculer pour un simple bruit de pattes sur du parquet liégeois… Et je me demande : combien d’entre nous vivent ainsi sur le fil du rasoir, entre peur du conflit et besoin d’exister ? Est-ce qu’on doit vraiment choisir entre nos voisins et notre bonheur ?