Entre les murs de Liège : l’amour interdit d’Élise et Benoît
— Tu ne comprends donc pas, maman ? Je ne peux pas continuer comme ça !
Ma voix résonne dans la cuisine, entre la cafetière qui gronde et la pluie qui martèle les vitres. Ma mère, Françoise, me regarde sans ciller, les bras croisés sur son tablier. Elle soupire, lasse, comme si chaque mot que je prononce était une offense à notre histoire familiale.
— Élise, tu as un bon travail, un fiancé stable… Pourquoi vouloir tout gâcher pour un homme que tu connais à peine ?
Je serre la tasse de café brûlant entre mes mains. J’ai envie de hurler, de tout casser. Mais je ravale ma colère. Je pense à Benoît. À ses yeux fatigués, à ses mains tremblantes quand il essaie d’attraper le verre d’eau sur sa table de nuit. À ce sourire qu’il me réserve, timide, chaque fois que j’entre dans sa chambre 312.
Je suis infirmière à l’hôpital de la Citadelle à Liège depuis cinq ans. J’ai vu des centaines de patients défiler, des familles pleurer, des enfants s’accrocher à l’espoir. Mais jamais je n’avais ressenti ce vertige, cette brûlure dans la poitrine, avant de croiser Benoît.
Il est arrivé un matin d’octobre, après un accident de moto sur la route de Huy. Trente-huit ans, marié, deux enfants. Paralysé du côté gauche. Sa femme, Sophie, venait tous les jours au début. Puis elle a cessé de venir. Trop dur, trop lourd. Moi, je restais. Je l’écoutais parler de ses rêves brisés, de ses regrets. Et peu à peu, j’ai laissé tomber la distance professionnelle.
— Élise ?
Je sursaute. Ma collègue, Amélie, me fait signe dans le couloir.
— Il y a quelqu’un pour toi à l’accueil.
Je descends en vitesse. C’est Thomas, mon fiancé. Il m’attend avec ce sourire gêné qu’il arbore quand il sent que quelque chose cloche.
— On devait déjeuner ensemble… Tu as oublié ?
Je bafouille une excuse. La vérité, c’est que j’ai oublié tout ce qui n’est pas Benoît ces derniers temps. Thomas mérite mieux que mes silences et mes absences. Mais je n’arrive pas à rompre. Par peur de blesser, par lâcheté aussi.
Le soir, chez moi à Seraing, je m’effondre sur le canapé. Je pense à mon père, mort d’un AVC il y a trois ans. À ma mère qui s’est refermée comme une huître depuis ce jour-là. À mon frère Laurent qui ne parle plus qu’en chiffres et en bilans comptables.
Un SMS s’affiche sur mon téléphone : « Merci pour aujourd’hui. Tu es la seule lumière ici. — B »
Je relis ces mots cent fois. Je sais que c’est interdit. Que je risque mon poste, ma réputation. Mais comment lutter contre ce besoin d’être près de lui ?
Les semaines passent. Benoît progresse lentement. Il rit plus souvent quand je suis là. Un soir d’hiver, alors que la neige tombe sur les toits gris de Liège, il me prend la main.
— Élise… Tu crois qu’on a le droit d’être heureux ?
Je retiens mes larmes. Je pense à Sophie et aux enfants de Benoît. À Thomas qui m’attend chez moi avec un plat réchauffé au micro-ondes. À ma mère qui ne comprendrait jamais.
— Je ne sais pas…
Un jour, tout explose.
C’est un samedi matin. Je rentre chez ma mère pour le petit-déjeuner familial du week-end. Laurent est déjà là, plongé dans son journal économique.
— Tu as vu ce qui s’est passé à l’hôpital ? demande-t-il soudain.
Je fronce les sourcils.
— Non… Quoi ?
— Un patient a tenté de mettre fin à ses jours hier soir. Chambre 312.
Mon cœur s’arrête. Je lâche ma tasse qui se brise sur le carrelage.
— Élise ! s’exclame ma mère.
Je cours jusqu’à l’hôpital sans réfléchir. Dans le couloir du troisième étage, Amélie m’arrête.
— Il va bien… Il t’a demandé toute la nuit.
Je pousse la porte de la chambre 312. Benoît est là, pâle mais vivant. Il me regarde avec une intensité qui me fait vaciller.
— Je n’en peux plus… Je ne veux pas être un poids pour toi.
Je m’assieds près de lui et prends sa main dans la mienne.
— Tu n’es pas un poids… Tu es tout ce qui me reste d’humain ici.
Il pleure en silence. Je pleure avec lui.
Les jours suivants sont un calvaire. La direction de l’hôpital ouvre une enquête sur notre relation. On me convoque dans le bureau du chef de service.
— Mademoiselle Delvaux, votre comportement est inacceptable. Vous savez que toute relation intime avec un patient est strictement interdite.
Je baisse les yeux. Je n’ai rien à dire pour me défendre.
On me suspend pour deux semaines.
Chez moi, Thomas comprend tout en un regard quand il voit mes valises prêtes dans l’entrée.
— C’est lui ?
Je hoche la tête en silence.
Il claque la porte derrière lui sans un mot de plus.
Ma mère refuse de me parler pendant des jours. Laurent m’envoie des SMS froids : « Tu as tout gâché pour rien ».
Je passe mes journées à marcher dans les rues grises de Liège, à longer la Meuse sous la pluie battante. Parfois je croise des collègues qui détournent les yeux.
Un matin, Benoît m’appelle depuis son centre de rééducation à Namur.
— Je vais mieux… Mais je ne veux pas que tu sacrifies ta vie pour moi.
Je sens que c’est la fin. Que notre histoire n’aura jamais le droit d’exister au grand jour.
Quelques mois plus tard, j’ai retrouvé du travail dans une maison de repos à Flémalle. Ma mère a fini par m’inviter à dîner un dimanche soir. Elle a pleuré en me serrant dans ses bras :
— J’ai eu peur pour toi… Mais tu restes ma fille.
Benoît m’envoie parfois des messages : « J’espère que tu es heureuse ». Je ne réponds plus vraiment. J’essaie d’avancer, mais il y a toujours cette cicatrice au fond du cœur.
Aujourd’hui encore, je me demande : Avons-nous le droit d’aimer quand tout nous l’interdit ? Est-ce égoïste de vouloir être heureux malgré la douleur des autres ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?