Entre les murs de Liège : une famille en éclats
« Gaëlle, tu ne crois pas qu’Ophélie a raison ? Elle va bientôt avoir un bébé… Comment ça va se passer si tu continues à vivre ici avec eux ? »
La voix de maman résonne dans la cuisine, tranchante comme une lame. Je serre la tasse de café entre mes mains, le regard fixé sur la fenêtre embuée par la pluie liégeoise. Je sens mon cœur se serrer, la colère monter, mais aussi une tristesse sourde que je n’ose pas nommer.
« Et pourquoi ce serait à moi d’y penser ? Cet appartement est autant à moi qu’à elle ! »
Ma voix tremble un peu. Je vois maman détourner les yeux, gênée. Ophélie, ma sœur cadette, enceinte de sept mois, est assise à l’autre bout de la table. Elle ne dit rien, mais son silence est plus lourd que n’importe quel reproche.
Depuis que papa est parti vivre avec sa nouvelle compagne à Namur, tout a changé. L’appartement familial, rue Saint-Gilles, est devenu trop petit pour nos rancœurs. Ophélie a ramené son compagnon, Thomas, il y a six mois, après avoir perdu leur studio à cause d’un dégât des eaux. Moi, je suis restée parce que je n’ai pas les moyens de me payer un kot ou un appart toute seule avec mon salaire de vendeuse chez Delhaize.
Mais depuis l’annonce de la grossesse, tout le monde semble penser que je devrais partir. Comme si j’étais un meuble encombrant dont on ne sait plus quoi faire.
« Tu pourrais peut-être demander à Julie si elle cherche toujours une colocataire… » propose maman d’une voix douce, presque suppliante.
Je me retiens de hurler. Julie ? Ma meilleure amie ? Elle vit dans un studio minuscule à Seraing ! Je n’ai pas envie de quitter Liège, ni de m’éloigner de tout ce que je connais. Mais surtout, je n’ai pas envie de céder ma place à Ophélie et Thomas comme si je n’existais plus.
Ophélie lève enfin les yeux vers moi. « Gaëlle… Ce n’est pas contre toi. Mais avec le bébé qui arrive… On aura besoin d’espace. »
Je sens mes yeux s’embuer. Je me lève brusquement, renversant presque ma chaise.
« Je vais prendre l’air. »
Je claque la porte derrière moi et descends les escaliers quatre à quatre. Dehors, la pluie me fouette le visage. Je marche sans but dans les rues grises du quartier Outremeuse, le cœur en vrac.
Pourquoi est-ce toujours à moi de faire des sacrifices ? Pourquoi c’est toujours moi qu’on pousse dehors ?
Je repense à mon enfance ici, aux Noëls passés tous ensemble dans ce salon trop petit, aux disputes pour la salle de bain le matin avant l’école Sainte-Véronique. À l’époque, on partageait tout avec Ophélie : nos vêtements, nos secrets, même nos rêves d’avenir.
Mais aujourd’hui, elle a sa vie, son homme, bientôt son enfant. Et moi ? J’ai quoi ? Un boulot précaire, des dettes d’études et une chambre qui sent encore l’adolescence.
Je m’arrête sous un porche pour m’abriter et sors mon téléphone. J’hésite à appeler papa. Mais il ne comprendrait pas. Pour lui, c’est simple : « Tu es adulte maintenant, Gaëlle. Il faut voler de tes propres ailes. » Facile à dire quand on a refait sa vie ailleurs.
Je reçois un message de Julie :
— Ça va ? Ta sœur m’a dit que c’était tendu chez toi…
Je soupire et tape une réponse évasive. Je n’ai pas envie d’en parler. Pas maintenant.
En rentrant deux heures plus tard, je trouve maman seule dans la cuisine. Elle a les yeux rougis.
« Gaëlle… Je suis désolée si j’ai été dure tout à l’heure. Mais tu comprends… Je veux juste que tout se passe bien pour tout le monde. »
Je m’assieds en face d’elle. Le silence s’installe entre nous.
« Tu crois que j’ai envie de partir ? Tu crois que j’ai quelque part où aller ? »
Elle baisse la tête.
« On pourrait demander au CPAS… »
Je ris jaune.
« Tu veux que je finisse dans un foyer ou dans un kot miteux ? »
Elle ne répond pas. Je sens sa détresse aussi forte que la mienne.
Le lendemain matin, Ophélie frappe à ma porte.
« Gaëlle… On peut parler ? »
Je fais semblant de dormir mais elle insiste.
« Je veux pas qu’on se fâche… Mais Thomas commence à en avoir marre aussi. Il dit qu’il n’a jamais l’impression d’être chez lui ici. »
Je me redresse dans mon lit.
« Et moi alors ? C’est chez moi aussi ! »
Elle soupire.
« On pourrait essayer de trouver une solution… Peut-être que tu pourrais rester jusqu’à la naissance du bébé et après… »
Je l’interromps :
« Après quoi ? Vous me mettez dehors ? »
Elle secoue la tête.
« Non… Mais tu pourrais chercher autre chose pendant ce temps-là… »
Je sens la colère monter à nouveau.
« Tu sais quoi ? J’en ai marre d’être celle qui doit toujours s’adapter ! Toi t’as tout : Thomas, un bébé, maman qui te soutient… Et moi je dois juste disparaître ? »
Ophélie se met à pleurer. Je me sens coupable aussitôt mais je ne peux plus retenir mes propres larmes.
On reste là toutes les deux à pleurer dans le silence du matin liégeois.
Les jours passent et l’ambiance devient irrespirable. Thomas évite mon regard, maman fait semblant que tout va bien et Ophélie ne me parle plus que par monosyllabes.
Un soir, alors que je rentre du boulot épuisée après une journée passée à remplir des rayons et supporter les clients râleurs (« Y a plus de spéculoos en promo ? C’est inadmissible ! »), je trouve une lettre sur mon lit.
C’est maman qui écrit :
« Ma chérie,
Je sais que c’est difficile pour toi en ce moment. Je t’aime très fort et je voudrais pouvoir t’aider plus. Mais je ne peux pas choisir entre mes filles. J’espère que tu comprendras que ce n’est facile pour personne… »
Je relis la lettre plusieurs fois en pleurant toutes les larmes de mon corps.
Le lendemain matin, je prends une décision. J’appelle Julie et lui demande si elle connaît quelqu’un qui cherche une colocataire. Elle me parle d’un ami à elle qui quitte son appart près du parc d’Avroy.
Le soir même, je visite le studio : minuscule mais lumineux, avec vue sur les arbres et le bruit des bus en contrebas. Ce n’est pas grand-chose mais c’est un début.
Quand j’annonce ma décision à maman et Ophélie, elles sont surprises mais soulagées.
« Tu es sûre ? » demande maman en me serrant dans ses bras.
« Oui… Il faut bien commencer quelque part », je réponds en essayant de sourire.
Le jour du déménagement arrive vite. Ophélie m’aide à porter mes cartons jusqu’à la voiture de Thomas. On ne parle pas beaucoup mais au moment de partir, elle me prend dans ses bras :
« Je suis désolée… J’espère qu’on pourra redevenir comme avant… »
Je hoche la tête sans répondre. Au fond de moi, je sais que rien ne sera plus jamais comme avant.
Dans mon nouveau studio, assise sur le lit défait au milieu des cartons, j’écoute le bruit de la ville qui monte par la fenêtre ouverte. Je me sens seule mais aussi étrangement libre.
Est-ce ça devenir adulte ? Devoir choisir entre sa famille et soi-même ? Est-ce qu’on peut vraiment tourner la page sans laisser une partie de soi derrière ?