Coincés dans le temps : Chronique d’un embouteillage wallon
— Tu vas encore râler combien de temps, Benoît ?
La voix de ma femme, Sophie, fend l’air saturé de climatisation. Je serre le volant, les jointures blanches. Devant nous, des dizaines de voitures alignées comme des dominos sur l’E42, pare-chocs contre pare-chocs. Le thermomètre de la Golf affiche 34°C. Je sens la sueur couler dans mon dos malgré la clim. J’ai envie de hurler, mais je me retiens. Les enfants à l’arrière, Louis et Camille, sont silencieux pour une fois, hypnotisés par leurs tablettes.
— Je ne râle pas, je constate, c’est tout, je réponds d’une voix trop sèche.
Sophie soupire et tourne la tête vers la fenêtre. Elle ne supporte plus mes accès d’humeur. Moi non plus, d’ailleurs. Mais aujourd’hui, c’est trop. On devait arriver chez mes parents à Namur pour fêter les 70 ans de mon père. Mais voilà : accident sur l’autoroute, tout est bloqué depuis plus d’une demi-heure. Les infos à la radio ne parlent que de ça : « Un poids lourd renversé près de Daussoulx, circulation interrompue dans les deux sens. »
Je regarde le ciel bleu-blanc à travers le pare-brise. Pas un nuage. Juste cette chaleur écrasante et le bourdonnement du moteur au ralenti. J’ai envie de sortir, de marcher, de fuir cette voiture qui devient une prison.
— Papa, on va arriver en retard chez Papy et Mamy ? demande Louis sans lever les yeux de son écran.
— Oui, mon grand. Mais ce n’est pas grave…
Je mens. C’est grave. Mon père ne me le pardonnera pas. Il a toujours été comme ça : ponctuel, rigide, intransigeant. « Un homme, ça tient ses engagements », répétait-il quand j’étais gamin. J’ai grandi avec cette phrase tatouée dans la tête. Et aujourd’hui encore, à 42 ans, elle me hante.
Sophie me lance un regard en coin.
— Tu pourrais au moins leur téléphoner…
Je sors mon GSM, hésite. Je n’ai pas envie d’entendre la voix froide de mon père. Mais je compose quand même.
— Allô ?
— Papa… On est coincés sur l’autoroute. Il y a eu un accident…
Un silence pesant.
— Toujours une excuse, hein ? Tu n’as jamais su gérer ton temps.
Je ferme les yeux. La colère monte.
— Ce n’est pas ma faute !
— Ce n’est jamais ta faute…
Il raccroche sans un mot de plus. Je reste là, le téléphone à la main, la gorge serrée.
Sophie pose sa main sur la mienne.
— Laisse tomber. Il finira bien par comprendre.
Mais je sais qu’il ne comprendra pas. Il ne comprend jamais.
Le temps s’étire dans l’habitacle comme un élastique prêt à casser. Les enfants commencent à s’agiter.
— J’ai faim !
— Moi aussi !
Je fouille dans la boîte à gants : deux barres de céréales écrasées et une bouteille d’eau tiède. Je leur tends le tout en silence.
À travers la vitre, je vois des gens sortir de leurs voitures. Certains discutent, d’autres fument une cigarette ou cherchent de l’ombre sous les ponts du viaduc tout proche. Un homme en chemise blanche frappe à la vitre de la voiture devant nous ; il semble paniqué.
Sophie me regarde :
— Tu te souviens du retour de vacances à Blankenberge ? On était restés coincés trois heures sur le ring de Bruxelles…
Je souris malgré moi.
— Oui… Tu avais chanté tout le répertoire d’Annie Cordy pour faire rire les enfants.
Elle rit doucement. Un éclat fragile dans cette journée étouffante.
Mais très vite, le silence retombe. Je repense à mon père, à notre dernière dispute lors du réveillon de Noël. Il m’avait reproché mon boulot — « Tu aurais pu reprendre la menuiserie familiale au lieu de t’entêter dans l’informatique ! » — et j’avais explosé : « Je ne veux pas finir comme toi ! » Depuis, nos rapports sont tendus.
Le soleil tape fort sur le capot. Je coupe la clim pour économiser l’essence. L’air devient vite irrespirable.
— Papa… j’ai chaud…
Je soupire et ouvre légèrement la fenêtre. Une bouffée d’air brûlant envahit l’habitacle.
Soudain, des sirènes retentissent au loin. Une ambulance remonte lentement la bande d’arrêt d’urgence. Les enfants se pressent contre les vitres pour voir passer le véhicule blanc et rouge marqué « Service d’Aide Médicale Urgente – Namur ».
Je pense à l’accident devant nous. À ces gens dont la journée a basculé en une seconde. Et moi qui me plains pour un retard…
Sophie me prend la main.
— Tu sais… Peut-être que c’est un signe ? Qu’on devrait arrêter de courir tout le temps après des choses qui n’en valent pas la peine ?
Je hausse les épaules.
— Facile à dire…
Mais au fond, elle a raison. Depuis des années je cours après la reconnaissance de mon père, après une réussite qui ne vient jamais vraiment. J’ai sacrifié des soirées avec mes enfants pour finir des projets informatiques qui n’intéressent personne sauf moi et quelques clients anonymes à Liège ou Charleroi.
Le soleil descend lentement derrière les arbres du talus. L’ombre gagne du terrain sur l’asphalte brûlant.
Un policier passe entre les voitures, donne des instructions aux conducteurs : « On va vous faire sortir par la prochaine bretelle ! »
Un frémissement parcourt la file ; les moteurs se rallument un à un.
Je démarre doucement, le cœur lourd mais soulagé que ça avance enfin.
Quelques kilomètres plus loin, on quitte l’autoroute pour une nationale encombrée de tracteurs et de camions wallons couverts de poussière.
Louis s’endort contre sa sœur ; Sophie ferme les yeux aussi.
Je conduis en silence, perdu dans mes pensées.
Arrivés chez mes parents avec deux heures de retard, je trouve mon père assis sur le banc devant la maison en briques rouges typique du Namurois. Il ne dit rien quand il me voit descendre de voiture ; il détourne juste le regard vers le potager où poussent ses tomates et ses haricots verts.
Je m’approche malgré tout.
— Papa… Je suis désolé pour le retard.
Il hausse les épaules sans me regarder.
— Ce n’est pas grave… Tant que vous êtes là tous ensemble.
Sa voix tremble un peu. Je comprends alors que sous sa carapace se cache une peur immense : celle d’être abandonné par ceux qu’il aime.
Le soir tombe sur Namur ; on mange tous ensemble dans le jardin en silence d’abord, puis peu à peu les rires reviennent autour des boulettes sauce tomate et des frites maison préparées par ma mère.
En regardant mes enfants courir pieds nus sur l’herbe humide, je me demande : Combien de temps encore allons-nous rester prisonniers du passé ? Est-ce qu’un simple embouteillage peut vraiment changer une vie ?