Entre les murs de Liège : le poids des silences
— Aurélie, tu comptes rester plantée là encore longtemps ? J’ai pas que ça à faire !
La voix de mon frère résonne dans le couloir sombre de notre appartement à Liège. Je serre la poignée de la porte, mes doigts blanchissent. La pluie ruisselle encore sur mes cheveux, et ma veste goutte sur le carrelage froid. Je sens déjà la tension me traverser comme une décharge électrique. J’ai 37 ans, et je vis toujours avec mon frère, Benoît, depuis que maman est partie il y a deux ans. Papa ? Il a refait sa vie à Namur, avec une femme qui ne supporte pas qu’on vienne trop souvent.
Je pose la lourde caisse de courses sur la table de la cuisine. Les sacs en papier se déchirent un peu, laissant échapper une boîte de chicons qui roule jusqu’aux pieds de Benoît.
— Tu pourrais au moins m’aider, non ?
Il hausse les épaules, les yeux rivés sur son téléphone. Il n’a pas bougé du canapé depuis que je suis partie ce matin. Je sens la colère monter, mais je ravale tout. Comme d’habitude.
— T’as pris des frites ?
— Non, Benoît. On ne peut pas manger des frites tous les jours…
Il soupire bruyamment, puis se lève enfin pour fouiller dans les sacs.
— T’es chiante, Aurélie. Tu fais jamais rien comme il faut.
Je ferme les yeux un instant. J’aimerais hurler. J’aimerais lui dire qu’à 37 ans, j’aurais aimé avoir une vie différente. Un mari, des enfants peut-être. Mais je suis là, à gérer un frère qui ne veut pas grandir et un père qui m’appelle seulement quand il a besoin de quelqu’un pour arroser ses plantes pendant ses week-ends à la mer.
Le soir tombe vite en octobre. Je prépare le souper en silence : stoemp aux carottes, saucisses de porc achetées chez le boucher du coin. Benoît allume la télé et monte le son à fond. Les infos parlent encore d’une nouvelle grève à la SNCB. Je pense à mon boulot à l’hôpital de la Citadelle : demain, il faudra se lever tôt pour affronter les retards et les regards fatigués des patients.
— Tu vas encore rentrer tard demain ?
Sa question me prend de court.
— Je sais pas… Ça dépendra des urgences.
Il ne répond pas. Il sait que je mens un peu. Parfois, je traîne exprès au boulot pour éviter de rentrer trop tôt dans cet appartement où tout me rappelle maman : sa photo sur le buffet, son foulard accroché derrière la porte d’entrée, son parfum qui flotte encore dans la salle de bain.
Après le repas, je m’enferme dans ma chambre. J’ouvre mon journal intime.
Mardi 17 octobre. Je me demande si un jour tout changera. Si Benoît trouvera un travail stable, s’il arrêtera de m’en vouloir pour tout et rien. Si papa se souviendra qu’il a deux enfants et pas seulement une nouvelle femme à contenter.
Un bruit sourd me fait sursauter : Benoît a claqué la porte du salon. Je l’entends râler contre moi au téléphone avec un ami :
— Elle me saoule, sérieux… Toujours à me faire des reproches alors qu’elle fait même pas mieux !
Je retiens mes larmes. Je voudrais partir loin d’ici, mais je n’ai pas le courage. Ni l’argent. Ni même l’envie de laisser tomber mon frère, malgré tout.
Le lendemain matin, je croise Madame Dupuis dans l’ascenseur.
— Vous avez l’air fatiguée, Aurélie…
Je souris faiblement.
— C’est rien, juste des soucis à la maison.
Elle hoche la tête avec compassion. Tout l’immeuble sait que notre famille est « compliquée ». Les disputes qui traversent les murs fins, les cris étouffés le soir…
Au boulot, je croise Julie, une collègue qui devine tout sans qu’on ait besoin de parler.
— Tu veux en parler ?
Je secoue la tête. Mais elle insiste :
— Tu sais, tu n’es pas obligée de tout porter toute seule.
Je fonds en larmes dans ses bras. Elle me propose de venir dormir chez elle un soir ou deux. Je refuse poliment — comment laisser Benoît seul ? Mais au fond de moi, j’aimerais accepter.
Le soir même, en rentrant, je trouve Benoît assis dans le noir.
— Papa a appelé… Il veut qu’on vienne dimanche chez lui.
Je sens mon cœur se serrer.
— Il a dit pourquoi ?
Benoît hausse les épaules.
— Non… Mais il avait l’air bizarre.
Le dimanche arrive vite. Nous prenons le train pour Namur sous une pluie battante. Dans le wagon presque vide, Benoît regarde par la fenêtre sans dire un mot. Je sens sa nervosité — il n’a jamais pardonné à papa d’être parti si vite après la mort de maman.
Chez papa, l’ambiance est glaciale. Sa compagne, Chantal, nous accueille avec un sourire forcé.
— Vous voulez du café ?
Benoît refuse d’un geste sec. Papa arrive enfin dans le salon.
— J’ai quelque chose à vous dire…
Il hésite longtemps avant d’avouer :
— Chantal est enceinte.
Un silence lourd s’abat sur la pièce. Je vois Benoît blêmir.
— T’es sérieux ? T’as 62 ans !
Papa baisse les yeux.
— Je sais… Mais c’est comme ça.
Je sens la colère monter en moi — ce père qui n’a jamais su être là pour nous va recommencer ailleurs ? Je me retiens de crier. Chantal pose une main sur son ventre déjà arrondi.
Sur le chemin du retour, Benoît explose enfin :
— Il va avoir un autre gosse et nous on compte plus ! Tu trouves ça normal ?
Je n’ai pas de réponse. Moi non plus je ne trouve pas ça normal. Mais je n’ai plus la force de me battre contre l’évidence : notre famille ne sera plus jamais comme avant.
Les semaines passent. À l’hôpital, Julie m’encourage à prendre soin de moi. Un soir, elle m’invite à une soirée jeux chez elle avec ses amis. J’hésite puis j’accepte finalement — pour une fois, j’ai envie d’être ailleurs que dans mon rôle de grande sœur responsable.
La soirée est légère, pleine de rires et d’anecdotes sur les galères du quotidien belge : les factures d’énergie qui explosent, les embouteillages sur l’E42, les souvenirs d’enfance à la mer du Nord… Je me sens vivante pour la première fois depuis longtemps.
Quand je rentre tard ce soir-là, Benoît m’attend dans le salon.
— T’étais où ?
Sa voix est moins agressive que d’habitude.
— Chez une amie… J’avais besoin de souffler un peu.
Il ne répond pas tout de suite puis murmure :
— Moi aussi j’aimerais partir parfois… Mais j’y arrive pas.
Pour la première fois depuis longtemps, je m’assieds près de lui sans rien dire. On reste là dans le silence, côte à côte, deux âmes cabossées par la vie mais encore debout malgré tout.
Aujourd’hui encore je me demande : est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé ? Ou faut-il apprendre à vivre avec les morceaux ? Qu’en pensez-vous ?