Le Temps Perdu de Benoît : Le Prix du Silence
— Tu rentres encore tard, Benoît ?
La voix de ma mère résonne dans le couloir sombre de notre maison à Seraing. Je pose mon sac d’un geste las, la gorge serrée. Il est vingt-deux heures passées, et je sais déjà ce qui m’attend : le regard inquiet de Maman, le silence pesant de Papa devant la télé, et ma sœur Julie qui fait semblant de ne rien entendre depuis sa chambre.
— J’ai eu du boulot au bar, M’man. C’est tout.
Elle soupire. Je vois dans ses yeux la fatigue, mais aussi cette pointe de reproche qu’elle ne dit jamais vraiment. Depuis que Papa a perdu son emploi à l’usine Cockerill, tout est devenu plus lourd à la maison. Les fins de mois sont difficiles, et chacun tente de sauver les apparences. Moi, je bosse au bar « Le Vieux Liège » après mes cours à l’ULiège, pour aider un peu, mais surtout pour fuir cette atmosphère étouffante.
— Tu pourrais prévenir au moins…
Je hausse les épaules. À quoi bon ? Personne ne m’écoute vraiment ici. Je monte dans ma chambre, jette mon manteau sur la chaise et m’effondre sur le lit. Mon téléphone vibre : un message de Thomas.
« Toujours partant pour demain ? »
Thomas, c’est mon meilleur pote depuis la maternelle. On a tout partagé : les parties de foot sur la place Saint-Lambert, les bières à la Foire d’Octobre, les confidences sur nos rêves d’ailleurs. Mais depuis quelques mois, il est distant. Il ne répond plus qu’à moitié à mes messages, annule souvent nos rendez-vous. Pourtant, demain, c’est important : on devait aller voir ensemble l’appartement à louer à Outremeuse. Notre projet d’indépendance.
Je tape vite : « Oui ! 15h devant la gare ? »
Pas de réponse. Je fixe l’écran dans le noir, le cœur serré. Pourquoi ai-je toujours l’impression d’être celui qui court après les autres ?
Le lendemain, je me lève tôt malgré la fatigue. Maman a laissé du café sur la table. Papa est déjà parti « chercher du boulot », comme il dit. Julie descend en traînant les pieds.
— Tu vas encore voir Thomas ?
Je hoche la tête.
— Tu sais… il parle beaucoup avec Maxime ces temps-ci. Peut-être qu’il préfère traîner avec lui maintenant.
Je sens la jalousie pointer en moi, mais je ravale ma fierté.
— T’occupe pas.
À 15h pile, je suis devant la gare des Guillemins. Il pleut finement, comme souvent ici. Les minutes passent. Thomas n’arrive pas. J’appelle : messagerie directe. Je patiente sous l’auvent, les mains glacées.
Une heure plus tard, je reçois enfin un message : « Désolé mec, j’ai oublié… Je suis avec Maxime au Standard. On se voit une autre fois ? »
Je serre les dents. La colère monte, mais surtout une immense tristesse. J’ai posé ma journée pour rien. J’avais imaginé ce moment depuis des semaines : notre premier appart’, nos soirées entre potes… Tout s’effondre.
Je rentre chez moi sous la pluie battante. Maman me regarde sans rien dire. Papa marmonne un « T’es trempé comme une soupe » sans lever les yeux de son journal.
Le soir venu, je reste enfermé dans ma chambre. Je repense à toutes ces fois où j’ai attendu Thomas, où j’ai donné sans compter : mon temps, mon écoute, mes conseils… Et lui ? Il n’a jamais vraiment été là quand j’en avais besoin.
Quelques jours passent. Au bar, je croise Aline, une habituée qui vient noyer sa solitude dans un verre de vin blanc.
— T’as pas l’air dans ton assiette aujourd’hui, Benoît…
Je souris faiblement.
— C’est rien… Juste fatigué.
Mais elle insiste :
— Tu sais, parfois faut savoir dire stop aux gens qui te prennent pour acquis…
Ses mots résonnent en moi toute la soirée.
Le week-end suivant, Thomas m’invite finalement à une soirée chez Maxime. J’hésite longtemps avant d’y aller. Quand j’arrive, ils sont déjà tous là : rires forts, bières qui coulent à flots, musique trop forte. Thomas me fait un signe vague.
— Ah tiens, t’es venu finalement !
Je sens que je ne suis qu’un figurant dans leur soirée. Maxime monopolise la conversation ; Thomas rit à toutes ses blagues. Je me sens invisible.
À minuit, je sors prendre l’air sur le balcon. Aline avait raison : pourquoi continuer à donner mon temps à ceux qui ne le méritent pas ?
Le lundi matin, je décide de changer les choses. J’envoie un message à Thomas :
« Je crois qu’on n’est plus sur la même longueur d’onde… Bonne route à toi. »
Il répond quelques heures plus tard : « Sérieux ? T’exagères… Mais comme tu veux. »
Le vide s’installe d’abord comme une douleur sourde. Puis peu à peu, je ressens un étrange soulagement. Je me consacre davantage à mes études et au bar ; je parle plus avec Julie qui traverse elle aussi des moments difficiles avec ses amies du lycée.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombe sur les toits de Liège, Papa rentre avec une bonne nouvelle : il a retrouvé un petit boulot chez un ancien collègue. Pour la première fois depuis longtemps, on partage un vrai repas en famille. Les tensions s’apaisent doucement.
Quelques mois plus tard, Aline me propose d’aller voir une pièce au Théâtre de Liège. On rit beaucoup ce soir-là ; elle me parle de ses rêves d’évasion en Ardèche et moi des miens d’écrire un jour un roman sur ma vie ici.
En rentrant chez moi ce soir-là, je m’arrête devant le Pont des Arches et regarde l’eau noire couler sous les lampadaires jaunes.
Ai-je perdu mon temps avec Thomas ? Ou fallait-il passer par là pour comprendre ce que je vaux vraiment ?
Et vous… À qui donnez-vous votre temps sans compter ? Est-ce qu’ils le méritent vraiment ?