Elle était parfaite, puis elle est devenue ma plus grande douleur
— Tu ne comprends donc jamais rien, Simon !
La voix d’Élodie résonne encore dans la cuisine, entre le bruit du lave-vaisselle et l’odeur du café froid. Je serre la tasse entre mes mains tremblantes. Je n’ai pas dormi cette nuit. Encore une dispute, encore des mots qui claquent comme des gifles. Je me demande comment on en est arrivé là. Il y a deux ans, j’aurais juré que cette femme était mon avenir.
Tout a commencé un soir de novembre, à Liège, dans ce bar près de la place Saint-Lambert. Élodie riait avec ses amis, un rire clair, contagieux. J’étais venu pour fêter la réussite de mon concours d’instituteur avec mon pote Arnaud. Nos regards se sont croisés. Elle portait un pull jaune moutarde, ses cheveux bruns attachés à la va-vite. J’ai senti mon cœur rater un battement.
— Tu veux danser ?
Sa voix était douce, mais assurée. J’ai hoché la tête, incapable de parler. Sur la piste, tout semblait simple. Plus tard, on s’est assis sur les marches du Perron, à parler de nos rêves. Elle voulait ouvrir une librairie à Namur ; moi, je voulais enseigner dans une école de quartier à Liège. On a ri en se promettant de ne jamais devenir comme nos parents : fatigués, résignés.
Les premiers mois étaient magiques. On découvrait la ville ensemble : les gaufres chaudes à la Batte le dimanche matin, les balades le long de la Meuse, les soirées à refaire le monde dans notre petit appartement rue Sainte-Marguerite. Je croyais avoir trouvé la femme de ma vie.
Mais très vite, des fissures sont apparues. Élodie était souvent préoccupée. Elle recevait des messages qu’elle lisait en cachette. Quand je lui demandais ce qui n’allait pas, elle répondait toujours :
— Ce n’est rien, Simon. Juste des soucis de famille.
Je voulais lui faire confiance. Mais un soir, alors qu’elle prenait sa douche, son téléphone a vibré sur la table basse. Un message de « Manu » : « Tu viens demain ? J’ai besoin de toi. »
Mon cœur s’est serré. Qui était ce Manu ? Un cousin ? Un ex ? Je n’ai rien dit tout de suite. Mais le doute s’est installé comme une ombre dans notre quotidien.
Quelques semaines plus tard, lors d’un repas chez mes parents à Seraing, ma mère a lancé :
— Alors Élodie, tu travailles toujours à la librairie ?
Élodie a souri faiblement.
— Oui… enfin non. J’ai arrêté il y a deux semaines.
Je l’ai regardée, surpris. Elle ne m’avait rien dit. Après le repas, je l’ai prise à part.
— Pourquoi tu ne m’as rien dit pour ton boulot ?
— Je ne voulais pas t’inquiéter…
Sa voix tremblait. J’ai voulu la prendre dans mes bras mais elle s’est reculée.
— Simon… je crois qu’on devrait faire une pause.
Le sol s’est dérobé sous mes pieds.
— Une pause ? Mais pourquoi ?
— Je ne sais plus où j’en suis…
Je suis rentré seul ce soir-là. Les jours suivants ont été un enfer. Je tournais en rond dans notre appartement vide, relisant nos messages, revivant chaque moment passé ensemble.
Un soir, Arnaud est passé me voir.
— Frérot, faut que tu sortes de là. Viens boire une bière au Pot au Lait.
J’ai accepté à contrecœur. Au bar, j’ai croisé Manu. Il m’a reconnu tout de suite.
— T’es Simon ? Le copain d’Élodie ?
J’ai senti mon sang se glacer.
— Oui… pourquoi ?
— Je suis son frère.
Il a ri en voyant ma tête déconfite.
— T’inquiète pas, mec. Elle t’aime vraiment tu sais… Mais elle galère avec notre mère malade et elle veut pas t’en parler pour pas t’ajouter des soucis.
J’étais partagé entre soulagement et colère. Pourquoi Élodie ne m’avait-elle rien dit ? Pourquoi ce besoin de tout porter seule ?
Je suis rentré chez moi et j’ai attendu qu’elle rentre du travail — elle avait finalement retrouvé un job dans une petite librairie du centre-ville. Quand elle est arrivée, je l’ai prise dans mes bras sans un mot. Elle a fondu en larmes.
— Je suis désolée Simon… J’ai peur de te perdre si tu vois tout ce que je dois gérer.
— On est deux maintenant Élodie… Tu n’es pas seule.
On a essayé de recoller les morceaux. Mais quelque chose s’était brisé. Les disputes sont revenues, plus violentes encore. Sa mère est tombée plus malade ; Élodie passait ses nuits à l’hôpital à Huy et ses journées à travailler. Moi, j’essayais d’assurer à l’école mais je rentrais vidé.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur les toits gris de Liège, Élodie m’a annoncé qu’elle voulait partir vivre chez sa mère pour s’occuper d’elle à plein temps.
— Tu comprends Simon… Je dois être là pour elle.
— Et moi alors ?
— Je t’aime… mais je ne peux pas tout faire.
J’ai voulu me battre pour nous deux mais elle avait déjà pris sa décision. Elle a emporté ses livres préférés et quelques vêtements dans une valise rouge qui traînait depuis des mois sous notre lit.
Les semaines suivantes ont été un brouillard épais. Je me suis jeté dans le travail pour oublier son absence. Mes collègues me trouvaient changé ; mes élèves aussi.
Un matin de printemps, j’ai reçu une lettre d’Élodie. Elle me remerciait pour tout ce qu’on avait vécu ensemble mais disait qu’elle avait besoin de temps pour se retrouver — seule.
Je me suis assis sur le banc du parc d’Avroy et j’ai pleuré comme un enfant.
Aujourd’hui encore, chaque fois que je passe devant notre ancien appartement ou que je sens l’odeur du café froid le matin, je pense à elle. À ce qu’on aurait pu être si on avait su parler autrement, si on avait osé demander de l’aide au lieu de tout garder pour nous.
Est-ce qu’on peut vraiment aimer sans se perdre soi-même ? Est-ce que le silence protège ou détruit ? Qu’en pensez-vous ?