Quand mon fils et sa femme ont envahi mon chez-moi : chronique d’une mère wallonne à bout
— Tu pourrais au moins frapper avant d’entrer, maman !
La voix de Julie claque comme un fouet dans le couloir. Je reste figée, la main sur la poignée de la salle de bain. Je voulais juste récupérer ma serviette, mais voilà, depuis trois semaines que Thomas et elle ont débarqué avec leurs cartons, je ne sais plus où sont mes affaires. Ni même où est ma place.
Je m’appelle Monique, j’ai 62 ans, et je vis à Namur, dans un appartement que j’ai acheté après mon divorce. Un deux chambres, lumineux, avec vue sur la Meuse. J’y ai élevé Thomas seule, après que Luc m’a quittée pour une Flamande. J’ai tout sacrifié pour mon fils. Et aujourd’hui, c’est lui qui envahit mon espace.
— Excuse-moi Julie, je…
Elle lève les yeux au ciel, referme la porte. J’entends l’eau couler. Je serre les dents. Thomas sort du salon, l’air gêné.
— Maman, tu peux faire attention ? Julie n’est pas habituée à partager la salle de bain.
Je ravale ma colère. Je voudrais lui dire que c’est moi qui ai payé chaque tuile de cette salle de bain, que c’est moi qui ai choisi le carrelage bleu ciel après des années à économiser sur mon salaire de secrétaire à la commune. Mais je me tais. J’ai toujours été celle qui se tait.
Le soir, je prépare des boulets à la liégeoise. L’odeur me rappelle ma mère, les dimanches à Dinant. Mais Julie fait la moue.
— C’est un peu lourd pour le soir, non ?
Thomas ne dit rien. Il regarde son téléphone. Je me sens invisible dans ma propre cuisine.
Ils sont venus parce qu’ils ont perdu leur appartement à cause d’un dégât des eaux. « Juste le temps des travaux », m’a dit Thomas. Mais chaque jour qui passe, je sens que ce « juste le temps » s’étire comme un vieux chewing-gum collé sous une table d’école.
Le matin, je me lève tôt pour éviter de croiser Julie dans la salle de bain. Je marche sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller Thomas qui dort tard depuis qu’il a perdu son boulot à l’usine de Floreffe. Il dit qu’il cherche, mais je le vois passer ses journées sur l’ordinateur à jouer ou à regarder des vidéos.
Un soir, alors que je rentre du marché avec un filet de pommes et du fromage de Herve, j’entends des voix dans le salon.
— Elle est gentille ta mère, mais elle est tout le temps là…
C’est Julie qui parle. Sa voix est basse mais je perçois l’agacement.
— Tu veux qu’on fasse quoi ? On n’a nulle part où aller !
— Je sais pas… Mais j’étouffe ici !
Je m’arrête net dans le couloir. Mon cœur bat trop fort. Je me sens de trop chez moi.
Le lendemain matin, j’ose aborder Thomas pendant qu’il fait couler son café.
— Ça va ? Tu as l’air fatigué…
Il hausse les épaules.
— Julie ne dort pas bien ici. Elle dit qu’elle n’a pas d’intimité.
Je prends une grande inspiration.
— Vous savez… si vous voulez chercher autre chose…
Il me coupe :
— Maman, on n’a pas les moyens ! Tu veux qu’on dorme sous un pont ?
Je baisse les yeux. Je me sens coupable d’avoir osé suggérer qu’ils partent. Mais je suffoque.
Les jours passent et la tension monte. Julie laisse traîner ses affaires partout : ses chaussures dans l’entrée, ses magazines sur la table du salon, son sèche-cheveux dans la cuisine parce que « la prise est meilleure ». Je n’ose plus inviter mes amies pour jouer au scrabble ou boire un café. Je n’ose plus rien.
Un samedi matin, alors que je trie le linge dans la buanderie commune de l’immeuble, Madame Dupuis du troisième m’aborde :
— Alors Monique, ça fait du monde chez toi ces temps-ci !
Son sourire est faux. Je sens le jugement derrière ses mots.
— Oui… c’est temporaire…
Elle hausse les sourcils et s’éloigne. J’ai honte. Comme si j’étais responsable du malheur de mon fils.
Un soir d’orage, alors que la pluie tambourine contre les vitres, une dispute éclate dans le salon.
— Tu pourrais au moins faire un effort avec ma mère ! crie Thomas à Julie.
— C’est facile pour toi ! Ce n’est pas TA mère qui fouille dans nos affaires !
Je suis dans ma chambre, porte fermée, mais j’entends tout. Je pleure en silence. Je repense à Thomas petit garçon, blotti contre moi après un cauchemar. Où est passé ce lien ?
Le lendemain matin, je trouve Julie en train de pleurer dans la cuisine.
— Ça va Julie ?
Elle essuie ses yeux rapidement.
— Je suis désolée Monique… Je sais que ce n’est pas facile pour toi non plus.
Je m’assieds en face d’elle. Pour la première fois depuis leur arrivée, on se parle vraiment.
— Tu sais… ce n’est pas simple pour moi non plus. J’ai toujours vécu seule avec Thomas. J’ai mes habitudes…
Elle hoche la tête.
— On va essayer de trouver quelque chose plus vite… Promis.
Je sens un poids se lever de mes épaules. Mais rien n’est réglé pour autant.
Quelques jours plus tard, Thomas décroche enfin un entretien d’embauche à Charleroi. Il rentre tout excité.
— Maman ! Si ça marche, on pourra prendre un petit appart là-bas !
Je souris mais mon cœur se serre déjà à l’idée du vide qui suivra leur départ.
Le soir même, alors que je range la vaisselle avec Julie :
— Vous savez Monique… malgré tout ça… merci de nous avoir accueillis.
Je sens les larmes monter mais je me retiens. On ne pleure pas devant sa belle-fille en Wallonie !
Les jours suivants sont étranges : on se parle plus doucement, on partage quelques rires autour d’un café liégeois improvisé. Mais la tension reste là, tapie dans les coins du salon comme une vieille odeur de tabac froid.
Finalement, Thomas décroche le poste à Charleroi. Ils trouvent un studio minuscule mais « rien qu’à eux ». Le jour du départ arrive vite. On ne se dit pas grand-chose en portant les cartons dans l’ascenseur trop étroit.
Quand la porte claque derrière eux pour la dernière fois, je reste seule au milieu du silence retrouvé de mon appartement. Je m’assieds sur le canapé et regarde la Meuse couler lentement sous le ciel gris de Namur.
Est-ce cela être mère ? Donner tout sans jamais rien demander ? Ou bien faut-il apprendre à dire non avant d’étouffer ? Peut-on vraiment retrouver sa place quand tout a changé ? Qu’en pensez-vous ?