Entre les murs de Liège : le poids du silence

— Benoît, ouvre cette porte, bon sang ! Tu vas pas recommencer !

La voix de ma sœur, Julie, résonne dans le couloir, tremblante, à la fois furieuse et inquiète. Je reste assis sur le rebord de la fenêtre, les jambes pendantes dans le vide, le regard fixé sur la rue Saint-Gilles, noire, luisante de pluie. Les lampadaires jettent des halos jaunes sur l’asphalte, et je me demande combien de secondes il me faudrait pour toucher le sol. Le vertige me serre la gorge, mais c’est moins effrayant que le silence qui règne chez nous depuis des mois.

Je ferme les yeux. J’entends encore les mots de mon père, Paul Delvaux, claquer comme des gifles :

— Un homme, ça serre les dents, Benoît. Tu crois que j’ai eu le choix, moi, quand j’ai perdu mon boulot chez ArcelorMittal ? Tu crois que j’ai pleurniché ?

Il ne comprend pas. Personne ne comprend. Depuis que maman est partie, tout s’est effondré. Elle n’est pas morte, non. Elle a juste fait ses valises un matin de janvier, sans un mot, sans un regard, laissant derrière elle une lettre froissée et deux enfants paumés. Julie avait 16 ans, moi 19. Depuis, papa s’est enfermé dans son mutisme, dans sa colère, et Julie s’est mise à fumer en cachette sur le balcon, à sécher les cours à l’athénée.

Je me suis retrouvé à la Haute École, à étudier la gestion, parce que c’était « raisonnable », parce que papa voulait « un avenir sûr » pour moi. Mais je n’ai jamais aimé les chiffres. Je voulais dessiner, peindre, comme maman. Mais ça, c’était interdit. « L’art, c’est pour les rêveurs, pas pour les Delvaux », disait-il.

Ce soir, tout me semble trop lourd. Je sens la pluie sur mon visage, le froid qui s’infiltre sous mon pull. J’entends Julie tambouriner à la porte, puis sa voix qui se brise :

— S’il te plaît, Benoît… Je t’en supplie…

Je me revois, petit, dans la cuisine, maman qui rit en préparant des gaufres, la radio qui grésille, papa qui rentre du boulot, les bras couverts de suie. On n’était pas riches, mais on était ensemble. Qu’est-ce qui a tout cassé ?

Un bruit sec me fait sursauter. Julie a réussi à forcer la porte. Elle entre, les yeux rouges, les cheveux en bataille.

— Tu veux vraiment me laisser toute seule ? Tu veux que je sois la seule à supporter ce vieux con ?

Je baisse les yeux. Elle s’approche, me tire par la manche, m’oblige à rentrer. Je m’effondre sur le lit, tremblant. Julie s’assied à côté de moi, pose sa tête sur mon épaule.

— On va s’en sortir, tu sais… Même si papa est comme il est. Même si maman ne revient pas.

Je voudrais la croire. Mais le lendemain, tout recommence. Papa rentre du bistrot, l’odeur de Jupiler sur les vêtements, le regard dur.

— T’as trouvé un stage, Benoît ?

Je secoue la tête. Il tape du poing sur la table.

— Tu vas finir comme ta mère, à courir après des chimères !

Julie explose :

— Arrête avec maman ! C’est toi qui l’as poussée à partir !

Le silence tombe, glacial. Papa quitte la pièce sans un mot. Je sens la colère monter en moi, mais aussi la honte. Est-ce que c’est vrai ? Est-ce qu’on est tous responsables ?

Les jours passent, monotones. Je vais en cours, je fais semblant d’écouter. Je dessine dans les marges de mes cahiers, des visages sans bouche, des mains tendues vers le vide. Un soir, je croise Madame Van Damme, la voisine du rez-de-chaussée.

— Ça va, mon p’tit Benoît ? Tu as l’air fatigué…

Je souris, mens. Elle me tend un sachet de spéculoos.

— Prends, ça fait du bien au moral.

Je la remercie, le cœur serré. Je pense à maman, à ses biscuits maison. J’aimerais lui écrire, mais je ne sais pas où elle est. Julie a trouvé son profil Facebook, mais elle ne répond jamais aux messages.

Un samedi, Julie rentre tard, les yeux brillants.

— J’ai rencontré quelqu’un, dit-elle. Il s’appelle Maxime. Il est gentil…

Je souris, mais je sens la jalousie poindre. Elle a le droit d’être heureuse, elle. Moi, je suis coincé ici, entre un père absent et des rêves interdits.

Un soir d’avril, tout bascule. Papa rentre plus tôt que d’habitude. Il trouve mes dessins éparpillés sur la table.

— C’est quoi, ça ?

Je ne réponds pas. Il feuillette les feuilles, s’arrête sur un portrait de maman.

— Tu crois que ça va la faire revenir ?

Je me lève, la voix tremblante :

— Peut-être pas… Mais au moins, ça me fait du bien.

Il me regarde, les yeux humides. Pour la première fois depuis des années, il semble fatigué, vieux.

— J’ai jamais su comment faire… avec vous deux…

Julie entre dans la pièce, pose une main sur son épaule.

— On n’a plus besoin que tu sois fort, papa. On a juste besoin que tu sois là.

Il s’effondre sur une chaise, la tête dans les mains. Je m’approche, hésitant. On reste là, tous les trois, dans la lumière blafarde de la cuisine, sans un mot. Mais quelque chose a changé.

Les semaines suivantes, papa fait des efforts. Il parle un peu plus. Il accepte mes dessins, même s’il ne comprend pas. Julie invite Maxime à dîner. On rit, parfois. On pleure aussi. Mais on est ensemble.

Un matin de juin, je reçois une lettre. L’écriture est fine, familière. Maman. Elle écrit qu’elle pense à nous, qu’elle regrette sa fuite, qu’elle espère qu’on pourra se revoir un jour. Je lis la lettre à voix haute, la voix brisée. Papa pleure. Julie aussi.

Ce soir-là, j’ouvre la fenêtre. Je regarde la rue, le ciel rose sur Liège. Je ne veux plus sauter. Je veux vivre. Pour moi, pour eux.

Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé ? Est-ce que le pardon suffit à recoller les morceaux d’une famille ? J’attends vos réponses…