Un tabouret, un fil, et le poids du silence : l’histoire de Benoît à Charleroi
— Benoît, tu vas rester là longtemps comme ça ?
La voix de ma mère, Lucienne, me transperce alors que je suis debout sur le vieux tabouret bancal de la cuisine. Il est 23h47, la lumière blafarde du néon clignote au-dessus de ma tête. Mes doigts tremblent sur la corde de nylon que j’ai trouvée dans le garage. Je ne sais même plus pourquoi je l’ai prise. Peut-être pour réparer quelque chose. Peut-être pour en finir avec tout ça. Mais maintenant, je suis là, ridicule, en caleçon et t-shirt, les pieds glacés sur le bois usé.
Je ferme les yeux. J’entends encore sa voix, même si elle est morte depuis trois ans. — Benoît, tu vas encore tout salir avec tes chaussures !
Je me revois petit garçon à Gilly, courant dans la maison familiale, poursuivi par l’odeur du café et des tartines grillées. Mon père, Jean-Pierre, lisait Le Soir en silence. Ma sœur, Sophie, râlait déjà contre tout. Et moi, j’essayais d’exister entre leurs cris et leurs silences.
Ce soir, je ne sais pas ce qui m’a pris. Peut-être la solitude. Peut-être la lettre de Sophie reçue ce matin :
« Benoît,
Je ne viendrai pas à Noël cette année. Trop de boulot à l’hôpital. Prends soin de toi.
Sophie »
Même pas un “je t’embrasse”. Même pas un “à bientôt”. Juste ce vide qui s’étire entre nous depuis le décès de maman.
Je redescends du tabouret. Mes jambes flageolent. Je m’assieds sur le lit défait du salon, les pieds nus sur le carrelage froid. Je fixe la corde. Je me sens idiot. J’ai honte. J’ai peur aussi.
Le téléphone vibre sur la table basse. C’est papa.
— Allô ?
— Benoît ? Ça va ?
— Oui… enfin… je sais pas trop.
— Tu sais que tu peux venir à la maison si tu veux…
Sa voix est rauque, fatiguée. Depuis la mort de maman, il a vieilli d’un coup. Il ne sait pas dire « je t’aime », mais il m’appelle chaque soir à la même heure.
— Tu veux que je passe demain ?
— Si tu veux…
Silence gênant. On ne sait plus se parler sans elle.
Je raccroche. Je regarde autour de moi : les murs jaunis, les piles de factures impayées, les restes d’un sandwich au fromage fondu sur la table. Ma vie ressemble à ce salon : en désordre, fatiguée, sans couleur.
Je repense à mon boulot à l’usine Caterpillar avant sa fermeture. Dix ans à assembler des pièces sans jamais comprendre à quoi elles servaient vraiment. Puis le chômage, les rendez-vous humiliants au Forem, les regards des voisins dans l’ascenseur.
Un soir d’hiver, j’avais croisé Madame Delvaux du troisième :
— Alors Benoît, toujours sans travail ?
J’avais souri bêtement. Elle avait détourné les yeux.
Depuis, je sors le moins possible.
La nuit avance. Je me relève pour aller fumer à la fenêtre. Dehors, la pluie tambourine sur les toits en tôle des garages. Les lampadaires dessinent des ombres tristes sur le parking désert.
Je pense à Sophie. Elle a réussi sa vie : médecin aux urgences à Namur, mariée à un ingénieur flamand qu’on ne voit jamais aux fêtes de famille. Elle ne comprend pas mon mal-être. Elle dit toujours :
— Bouge-toi un peu, Benoît ! Cherche-toi une passion !
Mais comment trouver une passion quand on n’a plus d’énergie pour se lever le matin ?
Je me souviens du dernier Noël tous ensemble. Maman avait préparé son fameux rôti orloff et des croquettes maison. On avait ri en jouant au Monopoly jusqu’à minuit. Puis elle était tombée malade. Cancer du pancréas. Trois mois plus tard, elle n’était plus là.
Depuis, tout s’est effondré.
Le lendemain matin, je me réveille en sursaut : quelqu’un frappe à la porte.
— Benoît ! Ouvre !
C’est papa.
Il entre sans attendre que je réponde. Il regarde la corde posée sur la table.
— Qu’est-ce que tu fais avec ça ?
Je baisse les yeux.
Il s’assied en face de moi.
— Tu sais… moi aussi j’ai des idées noires parfois… Mais on doit tenir bon. Pour elle… pour nous.
Il sort une vieille photo de son portefeuille : maman sourit devant la mer du Nord à Ostende.
— Elle voudrait pas qu’on abandonne.
Je sens mes yeux piquer.
On reste là longtemps sans parler. Puis il propose :
— Viens manger à la maison ce soir ? J’ai fait du stoemp saucisse comme tu aimais gamin.
J’accepte sans réfléchir.
Le soir venu, je retrouve la maison familiale. L’odeur du stoemp me serre le cœur. Papa a mis la table comme avant : nappe à carreaux rouges, verres dépareillés.
On mange en silence puis il allume la télé sur RTL-TVI pour regarder le journal.
Après le repas, il me tend une enveloppe :
— C’est pour toi…
Dedans, une lettre manuscrite de maman retrouvée dans ses affaires :
« Mon cher Benoît,
Si tu lis cette lettre, c’est que je ne suis plus là. Je veux que tu saches que je t’aime plus que tout au monde et que tu n’es jamais seul… »
Je fonds en larmes dans les bras de papa.
Cette nuit-là, je dors enfin sans entendre sa voix me hanter.
Les jours passent. Je commence à sortir un peu plus : marché du dimanche place Verte, café avec mon voisin Ahmed qui me parle de ses souvenirs d’Algérie et de ses petits-enfants à Liège.
Un matin, je croise Sophie devant la gare de Charleroi-Sud :
— Benoît ? Qu’est-ce que tu fais là ?
Elle est surprise de me voir dehors.
On va boire un café ensemble au Comptoir du Sud.
Elle me prend la main :
— Tu sais… moi aussi j’ai du mal depuis maman… Mais je voulais pas t’embêter avec mes problèmes.
On parle longtemps comme deux enfants perdus retrouvant leur chemin.
Petit à petit, je retrouve goût aux choses simples : une gaufre chaude rue de Dampremy, un match des Zèbres au stade du Pays de Charleroi avec papa et Ahmed.
Je trouve un petit boulot chez Colruyt pour arrondir les fins de mois. Ce n’est pas grand-chose mais ça me donne une raison de me lever chaque matin.
Parfois encore je sens l’angoisse revenir comme une vague froide. Mais je repense à maman et à sa lettre : « Tu n’es jamais seul ». Et ça m’aide à tenir bon.
Est-ce qu’on peut vraiment guérir des blessures invisibles ? Ou faut-il juste apprendre à vivre avec elles ? Dites-moi… vous aussi vous avez déjà eu envie de tout lâcher ? Qu’est-ce qui vous a retenu ?