Ma fille qui n’est jamais née
— Tu vas encore pleurer ? Franchement, Aurore, tu ne crois pas qu’il est temps d’arrêter ? Les gens nous regardent !
La voix de Benoît, sèche et tranchante, me cloua sur place. J’avais l’impression que tout le café du centre de Namur s’était figé. Les regards glissaient sur nous, certains compatissants, d’autres gênés ou agacés. Je sentais mes joues brûler, mais pas à cause des larmes. C’était la honte. La honte d’être faible, d’être celle qui ne sait pas tourner la page.
Je baissai les yeux sur ma tasse de café refroidi. Mes mains tremblaient. J’aurais voulu disparaître, me dissoudre dans l’air lourd de cette fin d’après-midi pluvieuse. Mais la douleur était trop vive, trop présente.
— Je… je n’y arrive pas, murmurai-je. Tu ne comprends pas…
Benoît soupira bruyamment, se pencha vers moi et chuchota :
— On ne va pas recommencer. Ça fait trois mois, Aurore. Trois mois ! Tu crois que tu es la seule à souffrir ?
Je relevai la tête. Son visage était fermé, durci par l’impatience. Je cherchai dans ses yeux un peu de tendresse, un souvenir de l’homme qui m’avait prise dans ses bras le soir où j’avais appris que j’étais enceinte. Mais il n’y avait que du vide et de la colère.
— Je ne suis pas la seule à souffrir, non… Mais moi, j’ai besoin d’en parler. J’ai besoin qu’on se souvienne d’elle…
Il détourna les yeux vers la fenêtre embuée. Dehors, la pluie martelait les pavés de la place d’Armes. Les passants se pressaient sous leurs parapluies bariolés, indifférents à notre drame.
— Tu veux qu’on en parle à qui ? À ta mère ? Elle fait comme si rien ne s’était passé ! À ton frère ? Il n’ose même plus venir à la maison depuis…
Je sentis une boule se former dans ma gorge. C’était vrai. Depuis la fausse couche, ma famille s’était refermée sur elle-même. Ma mère m’avait dit : « Ce sont des choses qui arrivent, ma chérie. Il faut avancer. » Mon frère Simon m’envoyait des messages polis mais évitait soigneusement le sujet.
— On pourrait… on pourrait lui donner un prénom, soufflai-je. Juste entre nous.
Benoît éclata d’un rire amer :
— Un prénom ? Pour un bébé qui n’a jamais vécu ? Tu deviens folle ou quoi ?
Je me levai brusquement, renversant ma chaise dans un grincement strident. Le serveur nous lança un regard noir. Je sortis du café en courant, sous la pluie battante, sans parapluie. Les gouttes froides se mêlaient à mes larmes.
Je marchai longtemps dans les rues de Namur, sans but. Les souvenirs affluaient : les rendez-vous à la clinique Sainte-Elisabeth, les échographies où on devinait à peine une forme minuscule sur l’écran, les rêves partagés avec Benoît autour d’un cornet de frites sur les quais de Meuse… Et puis ce matin-là, le sang sur mes draps blancs, l’ambulance, le silence assourdissant du gynécologue.
Chez nous à Jambes, l’appartement était sombre et froid. J’enlevai mes chaussures trempées et m’effondrai sur le canapé. Le chat sauta sur mes genoux et se roula en boule contre mon ventre vide.
Le téléphone vibra : un message de Benoît.
« Je dors chez Vincent ce soir. On parlera demain. »
Vincent, son collègue de l’administration communale. Je savais qu’il irait boire des bières à La Cuve à Bière et qu’il rentrerait tard, peut-être même pas du tout.
Je restai là des heures, à fixer le plafond. Les ombres dansaient sur les murs comme des souvenirs qui refusaient de partir.
Le lendemain matin, je pris le train pour Liège sans prévenir personne. J’avais besoin de respirer ailleurs. Dans le wagon presque vide, une vieille dame s’assit en face de moi.
— Vous allez bien, ma petite ?
Je faillis éclater en sanglots mais je me retins.
— Non… Pas vraiment.
Elle posa sa main ridée sur la mienne.
— Parfois il faut laisser sortir la douleur. Sinon elle vous ronge de l’intérieur.
Ses mots simples me firent plus de bien que toutes les phrases creuses entendues ces dernières semaines.
À Liège, je déambulai dans les rues du Carré, puis je m’arrêtai devant une boutique de jouets en bois. Derrière la vitrine, une poupée aux cheveux bruns me fixait avec un sourire doux-amer. J’imaginai ma fille avec ces yeux-là…
Je rentrai chez moi tard le soir. Benoît était là, assis dans le noir.
— Tu étais où ?
Sa voix était moins dure que la veille.
— À Liège… J’avais besoin d’air.
Il hocha la tête sans rien dire. Un silence gênant s’installa entre nous.
— Je ne sais pas comment t’aider, Aurore… Moi aussi j’ai mal mais… c’est comme si tu voulais rester dans cette douleur.
Je m’assis à côté de lui.
— Je ne veux pas oublier notre fille. Même si elle n’a jamais vu le jour… Elle a existé pour moi.
Il posa sa main sur la mienne, hésitant.
— Tu veux vraiment lui donner un prénom ?
J’acquiesçai en retenant mon souffle.
— Jeanne… Elle s’appellerait Jeanne.
Benoît ferma les yeux et serra ma main plus fort.
Les semaines suivantes furent difficiles mais différentes. Nous parlions parfois de Jeanne à voix basse, comme d’un secret précieux que seuls nous pouvions comprendre. Ma mère continuait d’éviter le sujet mais Simon vint un soir avec une boîte de chocolats Galler et me serra longuement dans ses bras sans rien dire.
Un dimanche matin de mai, Benoît et moi sommes allés déposer une petite fleur blanche au pied d’un vieux tilleul près de la Citadelle de Namur. Personne ne savait ce que cela signifiait sauf nous deux.
La vie a repris son cours lentement : le travail à la bibliothèque communale pour moi, les matchs du Standard pour Benoît avec ses amis du quartier Saint-Nicolas. Mais il y avait toujours ce vide silencieux entre deux battements de cœur.
Un soir d’été, alors que nous dînions sur le balcon en regardant les lumières du pont Jambes s’allumer une à une, Benoît murmura :
— Tu crois qu’on pourra être heureux un jour ?
Je n’ai pas su quoi répondre tout de suite. Peut-on vraiment guérir d’une absence ? Peut-on aimer encore quand on a perdu ce qu’on n’a jamais eu ?
Et vous… Comment faites-vous pour continuer quand tout semble s’effondrer autour de vous ? Est-ce qu’on finit par apprivoiser la douleur ou est-ce qu’on apprend seulement à vivre avec elle ?