Le plus grand regret de ma vie : avoir laissé mon père seul

— Tu pars encore, Élodie ?

La voix de mon père résonne dans le couloir, un mélange de fatigue et d’espoir. Je me fige, la main sur la poignée de la porte, mon sac déjà sur l’épaule. Il est assis dans le vieux fauteuil, celui qui grince à chaque mouvement, le regard perdu vers la fenêtre embuée. Dehors, la pluie de novembre tambourine sur les pavés de notre petite rue à Namur. Je soupire, agacée, mais aussi coupable. Je sais ce qu’il va dire, je connais cette scène par cœur.

— Je dois y aller, papa. J’ai encore une réunion à l’hôpital, et puis…

Il ne répond pas tout de suite. Il se contente de hocher la tête, lentement, comme s’il portait tout le poids du monde sur ses épaules. Depuis la mort de maman, il a vieilli d’un coup. Ses cheveux, autrefois noirs comme la nuit, sont devenus gris, presque blancs. Ses mains tremblent parfois quand il attrape sa tasse de café. Mais je ne veux pas voir tout ça. Je préfère me concentrer sur mon travail, sur mes patients, sur tout ce qui me permet de ne pas penser à la maison vide.

— Tu sais, Élodie, je ne te retiens pas. Fais ce que tu dois faire, murmure-t-il.

Je ferme la porte derrière moi, le cœur serré. Dans la voiture, je m’effondre sur le volant. Pourquoi est-ce si difficile de rester ? Pourquoi ai-je l’impression d’étouffer chaque fois que je rentre chez lui ?

Je me souviens de mon enfance, des dimanches matin où papa préparait des crêpes, où on riait tous ensemble dans la cuisine. Maman chantait des chansons wallonnes, et la maison sentait la confiture de fraises. Tout ça me semble si loin, comme un rêve dont on ne se souvient plus au réveil.

Les semaines passent. Je rends visite à papa de moins en moins souvent. Toujours une excuse : le travail, les gardes, les amis. Il m’appelle parfois, mais je laisse sonner. Je me dis que je rappellerai plus tard, mais j’oublie. Ou je n’ose pas. Un soir, alors que je rentre tard, je trouve un message sur mon répondeur :

— Bonsoir, Élodie. Je voulais juste entendre ta voix. J’espère que tout va bien. Prends soin de toi.

Sa voix est faible, presque éteinte. Je sens les larmes monter, mais je me ressaisis. Je suis médecin, je dois être forte. Pourtant, au fond de moi, une petite voix me murmure que je suis en train de commettre une erreur irréparable.

Un samedi matin, alors que je faisais mes courses à la Grand-Place, je croise Madame Dupont, la voisine de papa. Elle me regarde avec un air grave.

— Élodie, tu sais que ton père n’est pas bien ? Il ne sort plus, il ne parle à personne. Il reste assis toute la journée, à regarder par la fenêtre. Il a besoin de toi, ma petite.

Je souris poliment, gênée. Mais ses mots me poursuivent toute la journée. Je me sens comme une étrangère dans ma propre vie. Le soir, je décide d’aller voir papa. Je frappe à la porte, mais il ne répond pas. J’entre, inquiète. Il est là, dans son fauteuil, les yeux fermés. Je m’approche, le cœur battant.

— Papa ?

Il ouvre les yeux, lentement. Il me sourit faiblement.

— Je savais que tu viendrais, finit-il par dire.

Je m’assieds à côté de lui. Le silence est lourd, presque insupportable. Je voudrais lui parler, lui dire tout ce que j’ai sur le cœur, mais les mots restent coincés dans ma gorge. Finalement, il prend ma main dans la sienne.

— Tu sais, Élodie, la solitude, c’est comme une maladie. Ça te ronge de l’intérieur. Mais je ne t’en veux pas. Tu as ta vie, tes responsabilités. Je comprends.

Je sens les larmes couler sur mes joues. Je voudrais lui demander pardon, lui promettre que je serai plus présente, mais je sais que ce ne sont que des mots. Ce qui compte, c’est ce que je fais, pas ce que je dis.

Les jours suivants, j’essaie de venir plus souvent. Je lui apporte des tartes du marché, on regarde ensemble les matchs du Standard à la télé. Mais quelque chose s’est brisé entre nous. Un fossé que je n’arrive pas à combler. Il parle peu, il sourit rarement. Parfois, il regarde la photo de maman et je vois ses yeux briller de tristesse.

Un soir, alors que je rangeais la cuisine, il me dit :

— Tu te souviens de la fois où on est allés à Dinant, tous les trois ?

Je hoche la tête. Bien sûr que je m’en souviens. C’était l’été de mes dix ans. On avait mangé des couques au beurre au bord de la Meuse, et papa avait ri comme un enfant. Je sens une boule dans ma gorge.

— On était heureux, hein ?

Je ne réponds pas. Je n’y arrive pas. Je me contente de lui serrer la main.

Quelques semaines plus tard, je reçois un appel de l’hôpital. Mon père a fait un malaise. Je me précipite à son chevet. Il dort, branché à des machines. Je m’assieds à côté de lui, je lui parle, je lui demande pardon. Mais il ne m’entend pas. Il ne se réveillera plus.

Le jour de l’enterrement, il pleut, comme toujours en Belgique. Toute la famille est là, mais je me sens seule, terriblement seule. Je regarde la tombe de papa, et je me demande comment j’ai pu le laisser partir ainsi, sans lui dire tout ce que j’avais sur le cœur. Je revois son regard triste, ses silences, sa solitude. Je comprends, trop tard, que rien n’est plus important que ceux qu’on aime.

Aujourd’hui, je vis avec ce regret. Je repense à chaque instant manqué, à chaque mot non-dit. Je me demande si j’aurais pu changer les choses, si j’avais été plus présente, plus attentive. Est-ce que le temps guérit vraiment les blessures, ou est-ce qu’il ne fait que les cacher sous une couche de silence ?

Et vous, avez-vous déjà laissé quelqu’un que vous aimiez se perdre dans la solitude ? Est-il trop tard pour revenir en arrière, ou peut-on encore réparer ce qui a été brisé ?