Ma belle-fille a transformé notre maison en discothèque, et mon fils reste silencieux !

— Maman, est-ce que je peux venir chez vous quelques jours ? Je n’en peux plus, Julie a encore invité tout le monde ce soir…

La voix de Thomas, mon fils unique, résonnait dans mon oreille, brisée, presque étranglée par les sanglots qu’il tentait de retenir. J’ai serré le téléphone si fort que mes doigts sont devenus blancs. J’aurais voulu le prendre dans mes bras, comme lorsqu’il était petit et qu’il venait se réfugier contre moi après une mauvaise journée à l’école communale de Seraing. Mais aujourd’hui, il avait trente-cinq ans, et c’était sa propre maison, sa propre vie qui partait en lambeaux.

— Bien sûr, mon chéri, viens quand tu veux, tu sais que la porte est toujours ouverte, ai-je répondu, la gorge serrée.

Je n’ai pas osé lui demander ce qui se passait exactement. Je savais déjà. Depuis que Julie, sa femme, avait perdu son emploi à la chocolaterie Galler, elle passait ses journées à organiser des soirées, des brunchs, des apéros, tout prétexte était bon pour inviter ses amies, ses cousines, même des collègues qu’elle connaissait à peine. Leur appartement du centre de Liège était devenu un véritable moulin. Thomas, lui, travaillait à la maison, en télétravail pour une société informatique à Namur. Il avait besoin de calme, de concentration. Mais Julie ne semblait pas comprendre, ou ne voulait pas comprendre.

Le soir même, Thomas est arrivé chez nous à Flémalle, les traits tirés, les yeux rougis. Il a à peine salué son père, Luc, avant de s’enfermer dans sa chambre d’enfant, celle où les posters du Standard de Liège n’avaient jamais été décrochés. Je l’ai entendu sangloter à travers la porte. J’ai eu envie de hurler, de tout casser, de prendre le téléphone et de dire à Julie ce que je pensais d’elle.

Mais je me suis retenue. Ce n’était pas à moi de régler leurs problèmes. Pourtant, comment rester indifférente ?

Le lendemain matin, autour du café, Thomas a enfin parlé. Il avait l’air vidé, comme si chaque mot lui coûtait un effort surhumain.

— Maman, je n’en peux plus. Julie ne m’écoute pas. Je lui ai dit cent fois que j’avais besoin de calme pour travailler, mais elle s’en fiche. Elle dit que je suis rabat-joie, que je ne comprends pas qu’elle a besoin de voir du monde… Mais moi, je n’en peux plus de ces cris, de cette musique, de ces rires qui n’en finissent pas. J’ai l’impression de ne plus exister chez moi.

Luc, mon mari, a posé sa main sur l’épaule de Thomas.

— Tu dois lui parler, fiston. Lui dire ce que tu ressens, vraiment. Ce n’est pas normal que tu te sentes étranger chez toi.

Thomas a hoché la tête, mais je voyais bien qu’il n’y croyait pas. Il avait toujours été doux, conciliant, évitant les conflits. Julie, elle, était tout le contraire : extravertie, bruyante, toujours entourée. Au début, j’avais trouvé ça charmant, cette énergie, cette joie de vivre. Mais aujourd’hui, je voyais surtout une femme qui ne respectait plus rien, ni son mari, ni leur couple.

Les jours ont passé. Thomas restait chez nous, travaillant dans le salon, silencieux, presque invisible. Je faisais tout pour qu’il se sente bien, lui préparant ses plats préférés, essayant de le faire sourire. Mais rien n’y faisait. Il répondait à peine à mes questions, évitait le regard de son père. Le soir, il sortait marcher le long de la Meuse, seul, les mains dans les poches, la tête basse.

Un soir, alors que je débarrassais la table, j’ai entendu mon téléphone vibrer. C’était Julie.

— Monique, est-ce que Thomas est chez vous ?

Sa voix était sèche, presque agressive. J’ai hésité une seconde avant de répondre.

— Oui, il est là. Il avait besoin de calme pour travailler.

Un silence. Puis elle a éclaté :

— Il exagère ! Je ne fais rien de mal, moi ! J’ai juste besoin de voir mes amies, de ne pas devenir folle enfermée à la maison ! Il pourrait faire un effort, non ?

J’ai senti la colère monter. Mais je me suis contenue.

— Julie, tu sais que Thomas travaille à la maison. Il a besoin de calme. Peut-être que vous devriez en parler tous les deux, calmement.

Elle a raccroché sans un mot de plus.

Le lendemain, Julie a débarqué chez nous, sans prévenir. Elle est entrée comme une tornade, les yeux brillants de colère.

— Thomas, tu comptes rentrer un jour ? Tu vas rester planqué chez tes parents toute ta vie ?

Thomas a levé les yeux vers elle, épuisé.

— Julie, je t’en supplie, comprends-moi. J’ai besoin de calme pour travailler. Je n’en peux plus de toutes ces fêtes, de ce bruit. Je ne me sens plus chez moi.

Julie a éclaté de rire, un rire amer.

— Tu te plains toujours ! Tu n’as jamais été capable de t’amuser, de profiter de la vie ! Moi, je ne veux pas devenir comme ta mère, enfermée dans sa cuisine à faire des tartes pour tout le quartier !

J’ai senti mon cœur se briser. Comment pouvait-elle me parler ainsi, devant mon fils, devant mon mari ? Luc s’est levé, furieux.

— Ça suffit, Julie ! Tu n’as pas le droit de parler comme ça à Monique !

Julie a haussé les épaules, a attrapé son sac et est partie en claquant la porte.

Thomas s’est effondré sur la chaise, la tête dans les mains. Je me suis approchée, j’ai posé ma main sur son dos.

— Tu ne peux pas continuer comme ça, mon chéri. Il faut que vous décidiez ce que vous voulez vraiment, tous les deux.

Il a hoché la tête, mais je voyais bien qu’il était perdu.

Les semaines ont passé. Thomas est resté chez nous, Julie ne donnait plus de nouvelles. Un soir, il a reçu une lettre recommandée. Julie demandait la séparation. J’ai vu mon fils s’effondrer, pleurer comme un enfant. J’ai pleuré avec lui. Je me suis sentie coupable, impuissante, en colère contre Julie, contre la vie, contre moi-même. Qu’aurais-je pu faire de plus ?

Aujourd’hui, Thomas vit toujours chez nous. Il a retrouvé un peu de paix, mais il n’est plus le même. Il a perdu son sourire, sa joie de vivre. Parfois, je me demande si j’ai bien fait de l’accueillir, si je n’ai pas, malgré moi, contribué à la fin de son couple. Mais comment aurais-je pu le laisser souffrir seul ?

Est-ce que j’ai fait ce qu’il fallait ? Est-ce qu’on peut vraiment aider ceux qu’on aime sans risquer de tout briser ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?