Un hiver en suspens à Namur : Entre l’absence et l’attente
— « On ne va pas refaire cette conversation, Delphine. »
La voix de ma mère claqua comme la branche d’un chêne sec. Je serrai mon écharpe autour de mon cou, debout dans l’entrée, tandis que son regard inquiet glissait entre moi et la porte. Il neigeait dehors, des flocons lourds et humides qui rendaient les trottoirs de Namur presque impénétrables. Dans ce genre de soirée, tout semble plus près et plus étouffant, même les regrets.
Je respirais fort, qu’elle le voie ou non : « Mais j’ai le droit de savoir ! Tu caches toujours tout, maman. Je ne suis plus une enfant. »
Elle leva les yeux au plafond, un tic hérité de ma grand-mère. Mon père, comme d’habitude, s’était éclipsé au salon, laissant la radio susurrer les nouvelles en arrière-plan. Une histoire banale ? Pas tant que ça. Car ce soir-là, chaque mot me brûlait comme s’il devait trancher définitivement le fil instable de la vie que nous menions.
Je sortis en claquant la porte derrière moi et fonçai vers ma voiture, rouge, cabossée sur la portière gauche – une Fiat d’occasion achetée avec mes premiers salaires à la médiathèque municipale. Sur le trottoir, je manquai de glisser, pestant contre le verglas et cette foutue manie de remettre à plus tard l’achat de pneus neige.
Assise derrière le volant, je mis le chauffage à fond. La buée enveloppa l’habitacle tandis que j’essuyais d’un revers de main le rétroviseur. Mon téléphone vibra — un SMS : « Ça va ? » C’était Geoffrey, collègue, ami… et peut-être plus.
Je me surpris à sourire, mais ce sourire était triste. Les souvenirs me remontaient à la gorge. Avec Geoffrey, tout commença par une blague lors d’une pause café. Un jour, il avait maladroitement renversé sa tasse, éclaboussant mon pantalon noir. « Voilà, c’est du Belge – on ne sait jamais viser », avait-il dit. J’avais ri, vraiment ri. C’était rare, à l’époque. Il portait cet air détaché, mi-moqueur, mi-tendre, et j’avais eu envie de le connaître davantage.
Mais on ne s’appelle pas Delphine Lemaître pour rien : loyalité familiale, secrets, peur d’aller contre l’avis des siens. Dans notre quartier de La Plante, à Namur, tout le monde connaît tout le monde – ou croit tout connaître.
La nuit pesait sur le pare-brise.
Je mis la première, roulai doucement le long de la Sambre, regardant au loin les lumières du pont de Jambes floutées par la neige. En passant devant la supérette Delhaize, des images resurgirent : ma mère tirant son cabas, sa silhouette massive, fière, répétant à qui voulait l’entendre que « l’amour, ça bousille la vie ». Et voilà, il me revenait ce goût de non-dit, de liberté éteinte.
Un stop. La voiture devant moi n’avance pas. La radio crépite, puis une voix annonce un accident sur l’E42, juste à côté de Suarlée.
— « Pourquoi je m’accroche à ces bribes ? » Je murmure, consciente que personne ne m’écoute. Film réflexe d’une fille presque ordinaire, en proie à une histoire qui aurait dû se dérouler autrement.
Le vent pousse la neige sur ma vitre. Je pense à Geoffrey, à ses allusions, à sa manière de m’approcher sans vraiment oser.
— « Delphine, rentre à la maison, il est tard ! » Il y a une semaine encore, ma mère hurlait ces mots depuis la porte-fenêtre. J’étouffais. Mais ce soir, c’est moi qui redoute de rentrer.
J’arrive devant son immeuble, hésitante. Deux étages modernes, façade gris béton, à peine éclairée. Je lui avais promis un livre, une excuse. Mais j’ai aussi besoin de lui parler, de lui dire – ou de lui demander.
Je compose son numéro, hésite, raccroche. Puis, je repense à la dernière conversation. Sa voix grave, sa gêne visible :
— « Tu sais, parfois, on doit juste accepter que nos familles veulent autre chose pour nous… »
Il avait souris, mais son regard se posait ailleurs. Sa mère à lui ne voulait pas de « fille de divorce ». Mon passé, toujours comme une arête.
J’appuie sur la sonnette. Il ouvre, fatigué, l’air inquiet.
— « Tu as encore pleuré ? »
Je baisse les yeux. Il me sert dans ses bras.
— « Tais-toi. Laisse-moi juste… respirer. »
Dans son appartement, une lumière chaude. Une odeur de café réchauffe l’air. Je roule mon manteau en boule, m’assois sur un canapé défraîchi. Il s’installe en face, croise les bras.
— « On fait quoi, alors ? »
Il ne pose pas la question de façon amicale. C’est plus qu’un choix ; c’est tout notre avenir qui pend à ses lèvres.
Je soupire, confie mon angoisse : l’impression de devoir porter les rêves des autres.
— « T’imagines qu’on se cache pour se voir alors qu’on a passé la trentaine ? »
Il ricane, amer :
— « Bienvenue en Wallonie, non ? Les gens parlent, les familles s’en mêlent. »
Les souvenirs me reviennent, ceux de mon petit-frère Nicolas, quinze ans, qui m’en voulait de « voler à la famille ses traditions » et de « vouloir vivre comme à Bruxelles ».
Geoffrey me prend la main. J’aurais pu fondre là, dans cette chaleur, oublier les tempêtes éternelles.
Mais la réalité s’impose à moi comme ce froid qui traverse les murs de chaque vie engrangée de secrets. Au dehors, sirènes lointaines, crissements de pneus.
— « Je voudrais qu’on ait le courage. Mais… »
— « Mais la peur de tout perdre est plus forte ? »
Ce soir-là, on ne s’est pas embrassés. On s’est juste tus. Je me suis endormie blottie contre lui, appréhendant le retour chez moi, au village, là où le silence pèse davantage que les mots.
Et au matin, c’est mon portable qui m’a réveillée. Un message de mon père : « Nicolas vaut mieux. Reviens. » L’hôpital de Namur, la routine d’un samedi brisé.
La neige avait fondu en plaques grises. Quand je franchis la porte de la chambre, Nicolas, pâle, branché à des perfusions, détourna les yeux.
— « J’ai raté le bus. Je traversais, je croyais que la voiture s’arrêterait. »
Ma mère pleurait en silence, le dos courbé.
— « Il va s’en tirer », a chuchoté le médecin. Mais la fracture entre nous grandissait. Ma faute. C’était ma faute, pensai-je.
Au fil des semaines, plus rien ne fut comme avant. Geoffrey s’éloigna, noyé dans ses obligations d’aîné d’une famille nombreuse. Mon frère, lui, me regardait autrement, avec cette défiance d’un garçon qui découvre qu’on ne choisit pas tout dans la vie. Mon père restait silencieux, et ma mère, meurtrie, me lançait parfois, glaciale :
— « Si tu veux partir, va-t’en, mais reviens pas en victime. »
Le temps passa ; la neige fondit, et j’appris à marcher seule le long de la Meuse, à regarder les péniches, les joggeurs, à me dire que tout cela était le décor d’une existence ordinaire. Pourtant, dans les librairies de Namur, en rangeant les nouveautés, je sursautais chaque fois qu’un client ressemblait à Geoffrey. J’avais envie de hurler, d’effacer les traditions et les attentes, de dire qu’aimer en Belgique, parfois, c’est un défi – même au XXIe siècle, même dans des villes où il paraît qu’on est libres.
Mais rien de tout cela ne s’oublie, pas vraiment.
Parfois, je reçois un message, court, abrupt : « Ça va ? »
Et à chaque fois, mon cœur se serre. Ce soir, assise devant la fenêtre, je regarde les lumières de Namur s’effacer dans la brume et je me demande : combien d’entre nous vivent ainsi, coincés entre le devoir, la peur et le désir d’être heureux ? Est-ce qu’un jour, j’aurai le courage de franchir la frontière invisible qui nous sépare de la vie qu’on désire vraiment ?