Elle est partie et moi, j’ai compris trop tard que je n’aimais qu’elle
— « Pierre, tu comptes descendre ou tu vas rester là toute la soirée à regarder la porte ? »
La voix de Benoît claque comme un fouet dans l’habitacle de ma vieille Volvo. J’avale péniblement ma salive. Mon regard reste rivé sur la façade lumineuse du restaurant Le Coq Bleu, en plein centre de Namur. Les clients entrent, riant, se saluant, bravant la pluie fine de ce mois de novembre. « Vas-y, avance, t’es ridicule… » me souffle une autre voix, intérieure celle-là, plus dure encore.
Je ferme enfin les yeux, la pression de mes doigts blanchissant sur le volant. Je revis cet après-midi de juin 2004. Une cour de récré, odeur de tilleul et cris des adieux. Marie était là, sa robe claire un peu froissée, son sourire qui tremble alors que je lui lance—non, que je lui crache—ces mots qui nous auront poursuivis toute notre jeunesse : « Je crois qu’on ferait mieux de s’arrêter là, c’est fini. » Elle avait hoché la tête, les yeux embués, m’avait tourné le dos. Depuis, chaque fois que la pluie glisse sur les pavés, c’est son pas que j’entends, son odeur que je guette, sa voix que je supplie en silence de revenir.
Benoît frappe un coup sec sur la vitre, « Mwo, allez, il manque plus que toi, le reste de la troupe est déjà là ! » Son accent du Namurois aurait pu, dans d’autres circonstances, me faire sourire. Je me décide enfin, inspirant un grand coup—quel idiot, tu n’es qu’un idiot, Pierre !
À peine entré, l’ambiance me submerge. Marc, Florence, Sandrine, Arnaud, tous là, un peu plus vieux, un peu plus épais ou plus maigres, mais ça rit fort, ça trinque, ça rappelle les pavés de l’UNamur et les cafés de la place d’Armes. Et elle. Marie. Ses cheveux bruns coupés courts maintenant, un chardon tatoué sur la nuque. Mon cœur se serre. Elle tourne la tête, croise mon regard. Un murmure passe dans la salle : « Tiens, Pierre… »
« Bonsoir », je souffle, cherchant un refuge parmi les verres de Chimay, les plats de boulets liégeois qui s’alignent sur la table. Les morts qu’on évoque, les couples qui sont restés, les enfants, les boulots perdus et retrouvés.
Mais c’est elle que je vise, elle que j’esquive, évitant son regard pour me perdre dans le flot des rires forcés. Benoît tente de me pousser : « Allez, va lui dire bonsoir, ça fait vingt ans ! »
Je finis par me lever, mains moites, jambes tremblantes. Marie discute avec Florence, puis croise mon chemin malgré moi. Elle me lance un sourire poli, de ceux qu’on réserve aux connaissances qu’on ne veut pas retrouver. « Comment va la vie, Pierre ? »
Pourquoi cette simple question me tue-t-elle ? Sans répondre, je tente pourtant :
— Tu es restée à Dinant ?
— Non, j’ai déménagé à Bruxelles. Je travaille à l’UCL maintenant. Toi ?
— Toujours ici. J’ai repris l’étude de notaire de mon père.
Je tente de lire dans son regard, de détecter une quelconque émotion. Rien, un voile tranquille, un mur. « Elle est heureuse sans toi, imbécile. »
La soirée avance. Antoine, visiblement éméché, entame « Le petit vin blanc » à la guitare, stoppant net toutes les conversations. Marie s’éclipse vers la terrasse. Un orage menace, et l’air devient irrespirable, chargé d’électricité.
Je la rejoins dehors, sans trop savoir comment. Il fait humide, la Meuse brille de mille feux tout en bas de la rue Notre-Dame. Elle s’appuie contre la rambarde, fume une cigarette, regarde dans le lointain.
« Pourquoi t’es sorti ? » me lance-t-elle d’une voix fatiguée.
— J’avais besoin d’air.
Un silence. Les voix filtrent faiblement à travers le double-vitrage. Je veux lui demander pardon. Je veux hurler mon regret, lui dire que je l’aime toujours, qu’aucune autre n’a su combler ce vide, que ma femme, Anne, n’a été au fond…
Mais je reste muet, tétanisé par sa silhouette fragile sous la lampe blafarde. Et elle devine :
— Tu voudrais t’excuser, n’est-ce pas ?
Son ton est aussi doux qu’un soir d’orage, presque compatissant. Je bredouille :
— Oui… J’ai été lâche. Stupide aussi : je me suis cru important. J’ai cru…
Elle s’approche, son parfum de musc et d’herbe coupée m’enivre à nouveau.
— Tu as cru que tu aurais le temps. Qu’on se recroiserait, qu’on pourrait recommencer ou s’oublier. C’était faux, Pierre. Vingt ans, tu sais ce que ça fait ? Ça te transforme. Ça t’abîme aussi parfois.
J’ose poser ma main sur la rambarde, tout près de la sienne :
— J’y pense tous les jours, Marie. C’est ridicule, c’est presque maladif. J’ai détruit ce qu’il y avait de plus précieux en croyant me protéger. J’ai peur. Je suis resté un gamin perdu.
Elle relève la tête, la pluie glisse sur son front.
— J’ai beaucoup pleuré, au début. Mais j’ai fini par comprendre qu’on n’a qu’une vie, qu’un amour. Et qu’il faut apprendre à vivre avec la perte. Toi, tu as avancé ?
— Non, je fais semblant. Anne le sent bien. On a deux enfants, mais…
Elle esquisse un sourire amer :
— Culpabiliser ne sert à rien. Aujourd’hui je suis fière de ce que je suis seule. Les regrets, Pierre, tu sais, ça ne nourrit personne. Pas même toi.
Un silence. Le tonnerre claque sur la citadelle au loin. Elle écrase sa cigarette, essuie d’un revers de main une larme que je m’interdis de commenter.
Je la regarde : « Tu es toujours aussi forte, Marie. »
Elle secoue la tête :
— Non, je me suis juste habituée à tomber. Et à me relever.
Nous entrons à nouveau. Le repas est terminé, les verres de peket circulent. Une chanson de Maurane passe doucement à la radio du bar. Marie salue les autres, glisse « au revoir » et part sans regarder derrière elle. Juste avant de passer la porte, elle se retourne, plonge son regard dans le mien :
— Prends soin de toi, Pierre. Et décide-toi enfin à vivre, ou tu regretteras toute ta vie, pas seulement moi.
Je m’effondre sur une chaise. Les conversations reprennent, mais je n’entends plus rien. Les mots de Marie résonnent cruellement, cinglant chaque fibre de mon corps. La soirée se termine, chacun reprend la route. Namur s’endort sous la pluie fine, et moi, je reste là, incapable de bouger, de parler, de respirer presque.
Tout est terminé. Elle est partie. Cette fois, pour de bon.
Rentré chez moi, j’entre sans bruit. Anne dort déjà, un livre posé sur son ventre. Je m’assieds au bord du lit, écoutant la pulsation de la ville endormie et la respiration calme de la femme que je n’ai jamais su aimer vraiment. J’ai raté ma vie en croyant la maîtriser, et maintenant je n’ai que mes regrets pour me tenir chaud. Mais dites-moi, seriez-vous capable de dire la vérité à celui ou celle qui a marqué votre cœur à jamais ? Le courage de ne pas laisser passer la vie… existe-t-il encore vraiment chez nous ?