Sur le rebord du vide : l’histoire de Vincent Delvaux
« Tu ne comprends donc jamais rien, Vincent ! » La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, même maintenant, alors que je suis assis sur le rebord de la fenêtre du sixième étage, les pieds dans le vide. Le vent de la Meuse s’engouffre dans la pièce, me glaçant la nuque. Je ferme les yeux, j’entends encore les cris, les disputes, les portes qui claquent dans notre petit appartement de la rue Saint-Gilles.
J’ai toujours eu l’impression d’être un étranger dans ma propre famille. Mon père, Luc, travaillait à l’usine Cockerill, rentrait tard, sentant la sueur et le métal. Ma mère, Marie, était caissière au Delhaize du coin. Ils se disputaient pour tout : l’argent, les factures, mon bulletin scolaire, même le choix de la sauce pour les frites du vendredi. Je me souviens d’un soir, j’avais quinze ans, où mon père a jeté une assiette contre le mur parce que j’avais eu un 7 en maths. « Tu ne feras jamais rien de ta vie, Vincent ! » avait-il hurlé. J’ai cru à ses mots plus longtemps que je ne l’aurais voulu.
J’ai grandi avec cette peur de l’échec, cette sensation d’être de trop. À l’école, je me réfugiais dans les livres, les romans de Simenon, les poèmes de Verhaeren. Mais à la maison, il n’y avait pas de place pour la rêverie. « Arrête de lire tes bêtises et va aider ton père ! » criait ma mère. Je me suis construit une carapace, un monde intérieur où personne ne pouvait m’atteindre.
Puis il y a eu la rencontre avec Sophie. C’était à l’université de Liège, lors d’un séminaire sur la littérature belge. Elle portait un pull bleu ciel et avait ce rire qui réchauffait tout autour d’elle. Nous avons parlé de tout, de rien, de la pluie sur les pavés de Namur, des bières trappistes, des films de Jaco Van Dormael. Avec elle, j’ai cru que la vie pouvait être douce, que je pouvais être aimé pour ce que j’étais, pas pour ce que je devais être.
Mais la réalité m’a vite rattrapé. Après trois ans de bonheur fragile, Sophie a commencé à s’éloigner. Elle voulait voyager, découvrir le monde, alors que moi, je restais prisonnier de mes peurs, de mes racines, de cette famille qui me tirait toujours vers le bas. Un soir, elle m’a dit : « Vincent, tu ne peux pas aimer quelqu’un si tu ne t’aimes pas toi-même. » Elle est partie avec un sac à dos, me laissant seul avec mes fantômes.
C’est là que tout a basculé. J’ai perdu mon boulot de libraire, la boutique a fermé, victime de la concurrence des grandes surfaces. J’ai enchaîné les petits boulots : serveur dans une friterie à Seraing, manutentionnaire dans un entrepôt à Herstal, livreur de pizzas dans les rues humides de Liège. Chaque soir, je rentrais dans mon studio, le cœur lourd, le frigo vide, la tête pleine de regrets.
Ma mère m’appelait parfois. « Tu as trouvé du travail ? Tu manges au moins ? » Mais derrière ses questions, je sentais le reproche, la déception. Mon père, lui, ne disait plus rien. Il avait vieilli, usé par les années à l’usine, par les bières avalées au bistrot du coin. Je le croisais parfois sur la place Saint-Lambert, il détournait les yeux, comme s’il avait honte de moi.
Un soir d’hiver, alors que la neige recouvrait les trottoirs de Liège, j’ai reçu un appel de l’hôpital. Mon père avait fait un AVC. J’ai couru à l’hôpital de la Citadelle, le cœur battant. Dans la chambre blanche, il était là, fragile, diminué. Ma mère pleurait en silence. J’ai pris la main de mon père, pour la première fois depuis des années. Il m’a regardé, les yeux embués. « Je suis désolé, fiston… » a-t-il murmuré. J’ai pleuré, moi aussi, toutes les larmes que j’avais retenues depuis l’enfance.
Après sa rééducation, il est revenu à la maison, mais rien n’était plus comme avant. J’ai dû m’occuper de lui, l’aider à marcher, à manger. Ma mère était épuisée, moi aussi. Les tensions sont revenues, plus sourdes, plus douloureuses. Un soir, ma mère a craqué : « Pourquoi c’est toujours à moi de tout porter ? Pourquoi toi, tu n’arrives jamais à avancer ? » Je n’ai rien répondu. J’ai pris mon manteau, j’ai marché des heures dans les rues de Liège, sous la pluie, cherchant un sens à tout ça.
C’est à ce moment-là que j’ai pensé à en finir. L’idée s’est imposée, froide, implacable. J’ai ouvert la fenêtre, je me suis assis sur le rebord, les jambes dans le vide. En bas, l’asphalte noir semblait m’appeler. Mais au moment où j’allais basculer, mon téléphone a vibré. Un message de Sophie : « Je pense à toi. Prends soin de toi, Vincent. » J’ai éclaté en sanglots. J’ai compris que, malgré tout, quelqu’un pensait encore à moi.
J’ai décidé de demander de l’aide. J’ai poussé la porte d’un centre de santé mentale à Liège. J’ai rencontré un psychologue, Monsieur Lambert, qui m’a écouté sans juger. J’ai parlé de mes peurs, de ma famille, de Sophie, de ce vide en moi. Petit à petit, j’ai appris à me pardonner, à accepter mes failles. J’ai repris goût à la vie, doucement, comme on réapprend à marcher après une chute.
Aujourd’hui, mon père est en maison de repos. Ma mère vient me voir parfois, nous buvons un café en silence, mais il y a moins de reproches dans ses yeux. J’ai retrouvé un travail dans une petite librairie indépendante, rue Hors-Château. Je croise parfois Sophie sur le marché de la Batte. Nous nous sourions, complices, sans regret. Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve, mais je sais que je ne suis plus seul face au vide.
Est-ce que nos blessures finissent vraiment par guérir ? Ou bien apprenons-nous simplement à vivre avec elles, comme on apprend à aimer la pluie sur les pavés de Liège ? Qu’en pensez-vous, vous qui lisez mon histoire ?