Destinée : Ombres sur la Meuse

– Mais enfin, Arnaud, qu’est-ce que tu comptes faire maintenant ? Tu vas continuer à tout gâcher ?

La voix de maman résonnait encore dans ma tête. Elle venait de balancer cette question à mon frère, d’une voix sèche, presque cassée de fatigue morale. Il avait décroché sans rien dire, le regard fuyant, comme à chaque fois qu’il ne sait plus comment s’en sortir.

J’étais clouée dans le vieux fauteuil du salon, à Liège, entre les éclats acides de leurs disputes. Les murs de la maison portaient l’odeur persistante de soupe aux poireaux, et la tapisserie jaunie sombrait dans l’ombre du soir. Papa n’était pas là. On disait toujours qu’il était encore à l’atelier, ou ailleurs, mais la vérité c’est qu’il n’avait plus assez d’énergie pour intervenir. Ça faisait des mois que je sentais la famille comme une corde trop tirée prête à casser à chaque instant.

– Tu te rends compte de ce que tu demandes, maman ? Tu crois que c’est facile pour moi, le boulot, le loyer, tout ça ?

La réponse d’Arnaud claquait dans l’air, mélange de désespoir et de colère sourde. Je connaissais ce ton-là. Depuis qu’il avait perdu sa place de technicien chez FN Herstal, tout s’était effondré autour de lui. D’abord les petits boulots précaires, puis les dettes, et maintenant ces journées passées à errer dans le quartier d’Outremeuse, usé déjà, lui qui n’avait même pas trente ans.

J’appuyais ma tête contre la vitre froide de la fenêtre. Dehors, la pluie de novembre battait sur les pavés. Peut-être que, dehors, une autre version de nous savait vivre autrement. Mais ici, dans cet appartement, tout semblait écrit d’avance. Pas un mot pour moi. J’avais l’impression d’être invisible, ombre au milieu des leurs, coincée dans cette mascarade.

Je me souviens de ce jour où c’est moi qui ai pris la parole, la voix tremblante :

– Et si on essayait seulement… de parler ? Sans hurler tout le temps ?

Mais ils ne m’ont pas entendue. Ils étaient trop occupés à régler leurs comptes avec cette destinée absurde, répétant les gestes appris de leurs propres parents : accuser, attendre, survivre.

Plus tard ce même soir, alors qu’Arnaud avait claqué la porte pour aller « prendre l’air », maman s’est effondrée sur la nappe à carreaux. Je n’avais rien à lui offrir, si ce n’est l’assurance précaire de ma présence. Ma main a cherché la sienne, et dans un souffle elle a murmuré :

– On a fait des erreurs, Sophie… Est-ce que l’amour suffit encore à réparer ?

J’aurais voulu lui crier que oui, que tout était encore possible. Mais au fond, je n’étais pas sûre d’y croire non plus.

Le lendemain matin, la maison sentait la nuit agitée. Papa était rentré tard, ou tôt, selon le point de vue. Il s’était endormi tout habillé sur le canapé, des bouquins de comptes éparpillés autour de lui. Quelques factures, une vieille enveloppe de la mutuelle, et une lettre de relance d’Electrabel. La routine, quoi.

En partant pour l’université, je suis tombée sur Arnaud devant la porte. Il empestait le tabac froid, ses yeux creusés par une nuit blanche. Son téléphone en main, il hésitait, la main tremblante.

– J’ai besoin d’argent, Sophie…, a-t-il avoué, presque honteux. J’sais pas comment dire ça à maman… Tu peux me dépanner ?

J’ai sorti dix euros de mon portefeuille. Pas tellement plus à donner ce mois-ci. Il a glissé les billets dans sa poche sans me regarder, mais il a ajouté, dans un souffle :

– Merci. Toi au moins, tu comprends.

Et moi… je ne savais plus quoi penser. Est-ce que je devais lui fermer la porte, le laisser s’enfoncer, ou bien continuer à le soutenir au risque de sombrer avec lui ?

A l’amphi de philosophie, impossible de me concentrer. J’écoutais à peine le professeur évoquer la notion de déterminisme chez Spinoza. Cette idée que tout est écrit, que nos actes ne sont que les conséquences d’une chaîne infinie de causes. Et si c’était vrai ? Si, comme mes parents, je reproduisais, sans le savoir, leurs erreurs ?

Quelques jours plus tard, la police a sonné à la porte. Petit matin gris de décembre. Deux agents polis, trop polis. « Madame Dubois ? Nous devons vous parler… C’est à propos de votre fils, Arnaud. »

Le monde a basculé, d’un coup. Un vol à la supérette Delhaize. Rien de grave, pensent-ils. Mais pour maman, c’était la goutte de trop. Elle s’est écroulée, pleurant toutes les larmes du corps, tandis que papa rageait devant l’injustice de la société. Et moi, je suis restée là, paralysée, à observer la scène, étrangère à ma propre histoire.

Le plus dur, c’est ce soir-là, après le départ de la police. Un silence assourdissant avait envahi l’appartement, la télévision muette. Le tic-tac de la vieille horloge rythmait notre attente. Il a fallu aller chercher Arnaud au commissariat, affronter les regards des voisins dans la cage d’escalier. Ils savent tous, ici. Dans ces vieux immeubles de Wallonie, tout finit par se savoir.

– C’est pas ma faute…, balbutiait-il sur le chemin du retour, tentant de justifier l’injustifiable, perdu dans ses contradictions. J’ai pas voulu… Mais j’avais rien, Sophie, rien du tout.

Je n’ai pas su quoi répondre. L’indulgence, l’épuisement, la honte : tout se mélangeait en moi.

Les semaines suivantes, la famille s’est délitée un peu plus chaque jour. Papa s’est réfugié dans son atelier de ferronnerie, frappant le métal comme pour frapper la douleur. Maman ne parlait presque plus, les yeux perdus derrière la buée de la fenêtre. Arnaud dormait sur le canapé, sa présence fantomatique emplissant chaque pièce. Les jours passaient, semblables, sans promesse d’espoir. J’ai décroché de mes études, incapable de lire, d’apprendre, de rêver.

Mais il est arrivé un soir de février, où, sur un coup de tête, j’ai proposé qu’on dîne tous ensemble. Filet de dinde, frites, mayo, bière Jupiler, comme autrefois. Le repas a commencé dans la gêne. Puis Arnaud, avec une fragilité que je ne lui connaissais pas, a soufflé :

– J’ai besoin que vous me pardonniez. Je… Je veux essayer d’aller mieux, mais j’ai besoin de vous. Si vous m’aidez pas, je crois que je vais m’écrouler.

Étrangement, ce soir-là, aucun cri, aucun reproche. Juste des regards mouillés et beaucoup de silence. Peut-être qu’on a compris, enfin, que ce qui nous tenait, ce n’était pas de tout réussir, mais de ne pas abandonner l’autre.

Trois mois ont passé. Arnaud a commencé une formation, papa a accepté de l’aider à retrouver un rythme. Maman a repris doucement goût à la vie, sortant à nouveau pour marcher le long de la Meuse. Moi, j’ai repris les cours. Rien n’est réglé, rien n’est parfait, mais on essaie. Chaque jour.

Je me demande parfois si le destin existe, ou si tout n’est qu’accident et volonté. Peut-on vraiment échapper à ces cercles infernaux, ou sommes-nous juste condamnés à les répéter ?

Est-ce que nos faiblesses tatouent à jamais nos vies, ou bien, malgré tout, avons-nous le pouvoir d’écrire une autre histoire ? Qu’en pensez-vous ?