« J’ai lâché sa main deux minutes » : depuis la mort d’Edin à l’étang, plus rien n’est comme avant dans notre famille

« Tu veux que je te dise quoi, Laura ? Que c’est pas ta faute ? » Ma sœur me l’a lancé dans la cuisine de ma mère, à Seraing, en serrant tellement sa tasse de café que j’ai cru qu’elle allait la casser. « J’y arrive pas. Pas maintenant. »

J’ai rien répondu. Mon beau-frère, Mehdi, regardait par la fenêtre, vers le jardin trempé par cette pluie grise qu’on se traîne depuis des jours. Sur la table, il y avait encore des couques emballées que personne ne touchait. Et au milieu de tout ça, il manquait Edin. Huit ans. Mon filleul. Mort noyé dans un étang à Blegny il y a trois semaines.

C’est moi qui devais le surveiller.

On était allés au domaine avec ma mère et les deux petits, Edin et sa sœur Inès. Une sortie toute bête pendant les congés, parce qu’en restant en appartement à Jemeppe, ma sœur disait qu’ils tournaient en rond. Il faisait pas beau-beau, mais chez nous ça n’empêche pas de sortir. K-way, baskets mouillées, boîte à tartines dans le sac, et voilà.

Je revois tout trop bien. Edin courait devant. Il voulait voir les canards. Il me parlait d’un exposé qu’il devait faire à l’école communale après les vacances. Inès râlait parce qu’elle avait froid. Ma mère disait : « Restez pas au bord. » Le genre de phrase qu’on dit cent fois, sans imaginer.

À un moment, Inès a demandé pour aller aux toilettes. C’était à deux minutes, pas plus. J’ai dit à Edin : « Tu bouges pas, hein. Tu m’attends sur le banc. » Il a levé les yeux au ciel, comme les enfants font, et il m’a dit : « Ouiii marraine. »

Quand je suis revenue, il n’était plus là.

Au début, j’ai pas paniqué. J’ai cru qu’il s’était caché. J’ai crié son prénom en rigolant presque encore. Puis j’ai vu sa casquette flottant près des roseaux.

Je vais pas décrire le reste en détail. Les gens du 112, les pompiers, les policiers, les regards des autres promeneurs, ma mère qui répétait un chapelet de phrases sans suite, je les ai encore dans la tête la nuit. On a été aux urgences du CHR, on a attendu dans une salle trop blanche, avec une machine à café qui bourdonnait. Et puis un médecin est venu. J’ai compris avant qu’il parle.

Depuis, ma sœur ne me regarde presque plus. Et en même temps, elle m’appelle tous les deux jours pour me demander si j’ai mangé, si je dors, si je vais au boulot. C’est ça le pire. Elle me déteste peut-être, ou elle essaie de pas me détester, je sais pas. Mehdi, lui, s’est enfermé dans le silence. Il a repris trop vite au dépôt à Herstal, comme si porter des caisses c’était plus simple que porter ça. Inès ne veut plus aller à son cours de danse. Ma mère allume une bougie tous les soirs devant une photo prise à la foire de Liège l’an passé.

Et moi, j’ai repris mon guichet à la mutualité à Liège comme un automate. Les gens viennent pour des papiers, des remboursements, des histoires d’incapacité de travail, et moi je hoche la tête comme si mon monde ne s’était pas arrêté. Dans le bus TEC, je fixe les vitres. J’évite les étangs, les parcs, les enfants qui crient.

Le pire, ça a été après les funérailles. On s’est tous dispersés dans notre douleur. Plus de repas de famille le dimanche, plus de messages sur le groupe WhatsApp, plus rien. Même les bêtises administratives ont créé des disputes. Ma sœur m’a appelé en pleurant parce qu’il fallait des documents pour l’assurance familiale, pour l’école, pour je sais plus quoi encore. Elle a crié : « Même pour mourir, ici, faut remplir des papiers ! » J’ai crié aussi. Je lui ai dit qu’elle me parlait comme à une étrangère. Elle m’a raccroché au nez.

Je croyais sincèrement que tout le monde pensait la même chose : si j’avais gardé Edin avec moi, il serait là. Point.

Puis il y a eu le rendez-vous chez la psy du centre de planning familial, conseillé par l’assistante sociale de l’hôpital. J’y suis allée à reculons. Je voulais pas de grandes phrases. Je voulais remonter le temps, pas parler. Mais ma sœur y allait aussi, de son côté.

Quelques jours après, elle est venue chez moi, sans prévenir. Il pleuvait encore. Elle avait les yeux gonflés. Elle a dit : « J’ai appris un truc que Mehdi m’avait caché. » J’ai cru à une autre trahison, un truc impossible à encaisser en plus.

En fait, le matin même de la sortie, Edin avait déjà failli tomber dans un canal près du chantier où Mehdi bossait parfois. Pas vraiment tomber, mais il s’était approché exprès malgré les cris de son père. Depuis des semaines, il faisait ça. Il cherchait les limites, il fonçait. Après le décès, Mehdi n’avait rien dit parce qu’il s’était senti coupable aussi. Il s’était dit que si lui avait parlé plus tôt, si on avait su qu’Edin traversait une phase bizarre, plus risquée, on aurait été encore plus prudents.

Quand ma sœur m’a raconté ça, j’ai eu une réaction affreuse. J’ai dit : « Donc c’est sa faute à lui aussi ? »

Elle m’a regardée comme si je venais de la gifler. « Tu vois, c’est ça qu’on fait tous depuis le début. On cherche un coupable unique parce que c’est plus simple. Mais y en a pas. Ou alors on l’est tous un peu. Et ça change rien. »

On a pleuré dans ma cuisine, debout, entre l’évier et le frigo, comme deux idiotes épuisées. C’est la première fois depuis l’accident qu’elle m’a prise dans ses bras.

Après, les choses ne se sont pas arrangées d’un coup, faut pas mentir. Mehdi parle peu, toujours. Il m’évite parfois. Moi aussi, il y a des jours où je n’arrive pas à entrer chez eux parce que la chambre d’Edin est restée presque pareille, avec ses BD, son maillot du Standard, sa paire de bottines pleines de boue séchée. Inès fait encore des cauchemars. À l’école, ils ont proposé un suivi, heureusement. Ma sœur recommence doucement à cuisiner, des plats simples, des boulettes, de la soupe. Des gestes normaux dans une vie qui ne l’est plus.

Dimanche passé, on s’est retrouvés tous chez ma mère pour la première fois depuis longtemps. Il y avait une tarte au riz de Verviers sur la table, personne n’avait vraiment faim, mais on était là. À un moment, Inès a sorti une photo d’Edin avec une bouche pleine de barbe à papa. On a ri une seconde, puis on a pleuré juste après. Et pour la première fois, les deux n’étaient pas incompatibles.

Je ne crois pas qu’on « tourne la page ». Franchement, quelle page ? Edin manque dans chaque trajet, chaque fête, chaque Saint-Nicolas, chaque mercredi après-midi. Le vide reste. Mais on commence peut-être à arrêter de se punir chacun de notre côté.

Je sais maintenant que ma culpabilité me donnait presque l’impression de rester fidèle à lui. Comme si aller un tout petit peu mieux, c’était le trahir. Pourtant, parler de lui avec les autres, accepter qu’on s’est tous ratés à des degrés différents sans que ça fasse de nous des monstres, c’est peut-être la seule manière de continuer.

Je vis toujours avec cette image de sa casquette sur l’eau. Je l’aurai sans doute toute ma vie. Mais hier, en rentrant du boulot, j’ai réussi à répondre au message de ma sœur sans attendre des heures. C’était juste : « Tu passes boire un café ? » J’y suis allée.

Je pensais que le deuil, c’était surtout survivre à l’absence. En fait, c’est aussi apprendre à ne pas perdre les vivants en plus du reste. Vous, à ma place, vous feriez comment pour continuer à voir votre famille sans que la culpabilité prenne toute la place ?